« Vienne la nuit, sonne l’heure » du quatuor de Franck

par Loïc Chahine · publié mercredi 11 octobre 2017 · ¶¶¶¶

Si le Quintette pour piano et cordes de César Franck demeure assez bien connu — la discographie a même accueilli récemment une lecture historiquement informée de l’œuvre —, il n’en va pas de même du Quatuor à cordes en majeur. Œuvre de jeunesse ? Point du tout : il est de dix ans postérieur au Quintette, et c’est même la dernière œuvre de musique de chambre du compositeur, créé environ six mois avant sa mort. Insuccès dès la création ? Non plus : contrairement, par exemple, à la Symphonie en ré mineur, assez appréciée aujourd’hui mais dont l’accueil à l’époque fut assez catastrophique, le Quatuor, lors de sa création à la Salle Pleyel en 1890, fut salué par des applaudissements nourris. Et pourtant, il ne s’est pas imposé au répertoire. Et pourtant, les versions discographiques existent… Peut-être qu’aucune d’entre elle n’avait suffisamment marqué les esprit ? Voici en tout cas avec celle du Quatuor Zaïde de quoi sonner, pour beaucoup, l’heure de la (re)découverte.

On retrouve le même engagement qui animait les précédents enregistrements des Zaïde, mais avec je-ne-sais-quoi de plus abouti, sans doute une adéquation profonde entre le caractère de l’ensemble et celui de l’œuvre, entre les exigences techniques de cette dernière à la maturité à laquelle les quatre musiciennes sont parvenues ensemble.

Là où César Franck peut facilement perdre l’auditeur dans les méandres de développement complexes, les Zaïde nous guident par un phrasé volontaire et expressif, et semblent insuffler à la partition une trame narrative qui permet de dépasser la séduction sonore et la variété des couleurs qui parent cette lecture tout en clair-obscur — un clair-obscur à la Rembrandt, avec une grosse couche de peinture sur la toile, comme une pâte, des teintes majoritairement sombres (piano, mystérieux, tendu), avec des pics de lumière éclatants, presque aveuglants — et dans le même temps quelque chose de presque pointilliste, une synthèse entre Rembrandt et Seurat ?

Car de fait, les Zaïde ne manquent pas de couleurs, au point qu’on a parfois peine à croire que ce sont les mêmes instrumentistes d’un endroit à l’autre ; elles sont aussi à l’aise avec le romantisme débordant des premières mesures (et s’autorisent même, dans un goût tout à fait historiquement informé, un peu de glissando çà et là) qu’avec la gracieuse concision toute mendelssohnienne d’autres endroits, dont évidemment le Scherzo vif, avec ses notes répétées et ses sourdines.

Signalons encore la riche palette de nuances — enfin des musiciens qui ne font pas de tout forte un fortissimo ! —, avec de nombreux passages piano et pianissimo, nous l’avons dit, du meilleur effet. Le jeu du Quatuor Zaïde n’a jamais rien d’ostentatoire mais séduit au contraire par sa justesse de ton. Il faut apprécier comme le Larghetto ne dégouline pas mais reste bel et bien dolce, comme regardant au loin. Les Zaïde savent distiller ici bonheur du son et juste tension, sans aucun alanguissement excessif — sans aucun excès, en fait. On a envie de dire, comme dans le texte de telle mélodie de Poulenc, « Ce n’est pas trop, mais c’est assez. »

La Chanson perpétuelle d’Ernest Chausson qui complète le programme, et pour laquelle le Quatuor Zaïde est rejoint par le pianiste Jonas Vitaud et la soprano Karine Deshayes, laisse un sentiment un peu plus mitigé. Bien sûr, l’oreille est à la fête avec un hédonisme sonore de tous les instants, des teintes moirées et mélancoliques, pleines et rondes, que ce soient celles des cordes ou du mezzo-soprano chaleureux de Karine Deshayes. Toutefois, on ne comprend pas toujours ce que cette dernière chante, et si l’on nous demandait, même après plusieurs écoutes, de quoi ça parle, exactement ?, on serait bien embêtés. Ce n’est pas que rien ne soit compréhensible, mais plutôt que la diction s’avère un peu inégale, tantôt soignée, tantôt relâchée. C’est d’autant plus dommage que la chanteuse ne nous a pas habitués à une telle désinvolture envers le texte… Volonté de faire instrumental ? de se fondre au milieu de l’ensemble qui l’entoure ? De fait, l’équilibre voix-instruments est excellent.

Quoi qu’il en soit, ce disque s’imposera pour sa lecture envoûtante et émouvante du Quatuor à cordes de César Franck, magnifiée par une chaleureuse prise de son d’Hannelore Guittet — aussi chaleureuse que l’illustration de la pochette, un peu décalée mais si délicieuse — si « invitante » !

INFORMATIONS

Franck : Quatuor à cordes ; Chausson : Chanson perpétuelle

Quatuor Zaïde
Karine Deshayes, mezzo-soprano
Jonas Vitaud, piano

1 CD, NoMadMusic, 2017.

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