Explorations

par Loïc Chahine · publié lundi 6 novembre 2017 ·

Édouard Ferlet s'était déjà attaché à Bach avec un premier Think Bach (2012), puis avait approfondi cette exploration en compagnie de Violaine Cochard avec Plucked Unplucked. Voici un « opus 2 », fort réussi, envoûtant, inventif.

Comment qualifier cette entreprise ? Plus que de « déconstruction » (le mot est à la mode), il faudrait parler de reconstruction : il s’agit de s’inspirer de Bach, de lui emprunter des éléments pour faire de nouvelles pièces. S’inspirer de mélodies, d’harmonies, de modes d’écriture — voilà des procédés qui vont bien à une musique écrite au fond peu de temps après le « Tout est dit » de La Bruyère, qui « colle » bien à l’idée des classiques selon laquelle on peut bien répéter ce qui est bien en le redisant à sa manière. Il ne s’agit pas, pour Édouard Ferlet, de jouer Bach, mais de jouer avec Bach, côte à côte.

Pour son disque consacré à Mozart en 2008 (Fuga Libera), le pianiste (historiquement informé) Boyan Vodenitcharov écrivait : «  Comment pouvais-je jouer quelque chose qui relevait du divin, du sacré ? » À sa manière, Édouard Ferlet apporte une part de réponse à cette question : en pensant, comme dit le titre, en manipulant le matériau musical — ce que Bach, d’ailleurs, fait constamment. Et comme Bach, Édouard Ferlet a le sens de la structure — on ne se perd pas dans son propos, sans qu’il soit pour autant d’une simplicité enfantine —, et en particulier de la formule répétitive qui structure le matériau (la première pièces, Oves, est fort éloquente à cet égard).

Qu’on adhère ou pas à ce projet initial, Think Bach, opus 2 vaut la peine d’être écouté pour les extraordinaires qualités du jeu d’Édouard Ferlet comme de ses compositions, car ce disque témoigne d’un impressionnant travail de composition, de lecture, d'appropriation et d'imagination. Il y a d’abord ce chant, implacable, presque intangible, et pourtant omniprésent, qui guide et séduit l’auditeur. De fait, les compositions témoignent d’un fort charme mélodique, qui culmine sans doute avec Miss Magdalena. Il y a aussi ces ambiances, vives et poétiques, dont on s’imprègne avec délice. Les ambiances, au demeurant, sont diverses, et la réussite de ce disque tient aussi à cette richesse des tons, des registres abordés, à cette absence d’enfermement. Anthèse explore un lyrisme tout en retenue, Mind the Gap s’amuse avec une verve rythmique enchanteresse, puis il y a Et si, tellement envoûtant, onirique ; Crazy B communique jovialité et bonne humeur dans une atmosphère ludique quand Les Bacchantes offrait un superbe développement progressif à partir de thèmes de la Ciaccona de la deuxième Partita pour violon seul… Il y a aussi une recherche de sonorités, la fin de Es ist vollbracht évoquant par exemple le (fameux) gamelan.

Et puis il y a le jeu. Édouard Ferlet a dit et écrit que la confrontation au clavecin pour Plucked Unplucked avait changé son approche, en particulier de la dynamique. De fait, ici, la dynamique guide profondément le phrasé — ou bien est-ce l'inverse ? Disons en tout cas que le phrasé est dynamique. On peut admirer, exemple de virtuosité à cet égard, les rebonds dans la répétition de la note, dans Mind. Le jeu du pianiste ravit l’auditeur, l’enveloppe, tout en restant précis, presque sec (tout est dans le « presque », bien sûr), le guide ; il danse et il chante, il rebondit et il s’étire.

Au fond, tout cela importe peut-être assez peu. « Quand on aime pour plus d’une raison », écrivait Sacha Guitry, « c’est qu’on n’aime pas vraiment ». Du moins, ajouterions nous, si l'on en vient à chercher un peu les raisons, on brise tout ou partie du charme. L'organisme vivant s'accommode mal de la dissection. Et le critique lui, s'il veut pouvoir décrire, doit, à la manière d'un artiste qui veut représenter le corps humain sans manuel d'anatomie, faire l'expérience de cette dissection. Mais l’argument ultime est sans doute ailleurs, et il suffirait probablement de dire, comme la devise d’Anne de Bretagne devant laquelle nous passons régulièrement, Amavi, « j’ai aimé ».

Extrait

Anthèse

INFORMATIONS

Think Bach, opus 2

Édouard Ferlet, piano et composition

1 CD, Mélisse, 2017.

D’AUTRES ARTICLES

Lettre ouverte à Jordi Savall, et ce qui s’ensuit.

Le texte suivant est en fait constitué de trois « posts » par le violiste et violoncelliste Roberto Gini, ancien élève et…

Portrait de Dante en grand opéra. Benjamin Godard : Dante • U. Schirmer, E. Montvidas, V. Gens.

L’amour naît d’un regard, et un regard suffit. Stradella : Lagrime e sospiri • Chantal Santon Jeffery, Galilei Consort.

Messie d’anniversaire. Händel : Messiah • Le Concert Spirituel, Hervé Niquet.

Mafalde corte con Zucchine e Gamberetti

On dit toujours force mal des réseaux sociaux, mais sans…