Défense et illustration de la sprezzatura

par Loïc Chahine · publié lundi 29 septembre 2014 · ¶¶¶¶

… e quel sottile spirito che vede
soccorse gli altri, che credean morire,
gravati d’angosciosa debolezza.

… Et cet esprit subtil, celui qui voit,
porta secours aux autres qui croyaient mourir,
lourds qu’ils étaient d’une faiblesse angoissée.
— Guido Cavalcanti, Rime, sonnet Veder poteste, quando v’inscontrai…

Nelle sue poesie le “dramatis personæ” più che personaggi umani sono sospiri, raggi luminosi, immagini ottiche, e soprattutto quegli impulsi o messaggi immateriali che egli chiama “spiriti”. Un tema niente affatto leggero come la sofferenze d’amore viene dissolto da Cavalcanti in entità impalpabili…
Dans ses poésies, les personnages du drame sont, plutôt que des personnes humaines, des soupirs, des rayons de lumières, des images optiques, et surtout des impulsions et messages immatériels qu’il appelle “esprits”. Un thème aussi peu léger que la souffrance amoureuse se trouve dissout par Cavalcanti en entités impalpables…
— Italo Calvino, Lezioni americane: Sei proposte per il prossimo millennio, I, «La Leggerezza».

Con che soavità : c’est l’incipit de la première pièce du disque, et ce pourrait aussi en être le manifeste, car tout le disque fait montre d’une suavité, d’une sensualité et d’une volupté exceptionnelles.

Les Scherzi musicali publiés en 1632 constituent un tout petit recueil : sept pièces seulement. De ces sept, La Venexiana en a écarté deux — lesquelles sont à deux voix, Zefiro, torna et Armato il cor, qui se trouvent toutes deux aussi dans le Neuvième libre de madrigaux. Viennent compléter ce bref programme des œuvres d’un recueil intitulé Quarto scherzo delle ariose vaghezze, des Arie di diversi raccolte, d’un manuscrit conservé aux Archives des Filippini à Naples, et enfin un madrigal à voix seule (Con che soavità, justement) du Septième livre de madrigaux. Le disque s’achève sur une version du Lamento d’Arianna où le continuo a été, par endroit, réalisé pour les cordes par le chef, Claudio Cavina — pratique qui a pu avoir cours à l’époque (René Jacobs s’en est particulièrement fait l’apôtre). Il constitue notre seule réserve, non pour ce point ni pour ton interprétation, mais parce qu’il tranche trop avec le reste du programme.

La plupart des pièces explorent une certaine forme de scherzo, d’amusement plus que de plaisanterie à proprement parler, et dans le texte introductif du disque, Claudio Cavina explique qu’il a voulu montrer un autre aspect de Monteverdi que celui que son ensemble avait exploré jusqu’alors, un aspect plus riant.

L’ensemble paraît donner une parfaite illustration de la sprezzatura vantée par Castiglione, puis par Caccini. Ainsi, le “tube” que constitue «Si dolce è ’l tormento» se trouve légèrement mais judicieusement orné (et se voit ajouter, çà et là, une contrepartie de cornet), traité avec une certaine liberté par rapport au temps battu, mais aussi dans le placement, générant çà et là de délicieux petit décallages entre le dessus vocal et la basse — leur retrouvaille n’en est que plus délectable, et cela ne va pas sans rappeler la liberté que Monteverdi octroie à la partie de la Ninfa dans son célèbre Lamento du Huitième livre.

Ma avendo io già piú volte pensato meco onde nasca questa grazia, lasciando quelli che dalle stelle l’hanno, trovo una regula universalissima, la qual mi par valer circa questo in tutte le cose umane che si facciano o dicano piú che alcuna altra, e ciò è fuggir quanto piú si po, e come un asperissimo e pericoloso scoglio, la affettazione; e, per dir forse una nova parola, usar in ogni cosa una certa sprezzatura, che nasconda l’arte e dimostri ciò che si fa e dice venir fatto senza fatica e quasi senza pensarvi. Da questo credo io che derivi assai la grazia; perché delle cose rare e ben fatte ognun sa la difficultà, onde in esse la facilità genera grandissima maraviglia.

M’étant déjà demandé plusieurs fois d’où naît cette grâce, en laissant de côté ceux qui l’ont reçue du ciel, je trouve une règle tout à fait universelle, laquelle me paraît valoir, à ce propos, dans tout ce que font et disent les hommes, plus que tout autre, c’est de fuir autant qu’il se peut, comme un rocher très-âpre et très-périlleux, l’affectation ; et, pour dire, peut-être, un mot nouveau, d’user en toute chose d’une certaine nonchalence (sprezzatura) qui cache l’art et fait paraître que ce que l’on fait ou dit vienne sans effort et presque sans y penser. C’est de là, à ce que je crois, que dérive la grâce, parce que chacun sait la difficulté des choses rares et bien faites, tandis qu’en celles-ci la facilité génère un grand émerveillement.
— Baldassare Castiglione, Il Cortegiano (1513–1524), chap. XXVI.

Le disque est émaillé de très jolies trouvailles, depuis le tout à fait mignon et soupirant «Perché se m’odiavi» trouvé dans le manuscrit de Naples (canzonetta qui se retrouvera aussi dans le Neuvième livre, cette fois dans une version à trois voix) jusqu’au «Voglio di vita uscir» asséné d’abord sur une basse obstinée fort allante — le poète chanté veut sortir de la vie et plus vite que ça, dirait-on — pendant quatre couplets, quand surgit, surprise !, pour le dernier un mouvement lent et enamouré. Tout cela s’écoute avec gourmandise.

Dans toutes ces pièces, La Venexiana, dont on connaît les qualités de madrigaliste — ce sont les livres les plus formellement rigoureux, les Quatrième, Cinquième et Sixième, qui sont les plus réussis dans son intégrale des madrigaux de Montverdi — dévoile ici un talent certain pour la musique plus simple, plus légère. Le continuo est remarquable d’unité comme de support, la voix d’Emanuela Galli est, on l’a dit, suave, le chant est sensuel et plein de petits agréments indescriptibles — et le tout respire à la fois le bonheur de la musique faite ensemble et un plaisir certainement aristocratique du ceux-qui-savent et du bien-entendu qui ose ce dont il a envie et n’a rien à prouver. Un Monteverdi sans grands soucis qui se savoure comme un bon vin d’apéritif, de ceux dont on se sert un verre, comme ça, et dont la bouteille se finit sans qu’on ait eu le temps d’y penser.

Forse stavo scoprendo solo allora la pesantezza, l’inerzia, l’opacità del mondo: qualità che s’attacano subito alla scrittura, se non si trova il modo di sfuggirle. (…) Per tagliare la testa di Medusa senza lasciarsi pietrificare, Perseo si sostiene su ciò che vi è di più leggero, i venti e le nuvole. (…) Nei momenti in cui il regno dell’umano mi sembra condannato alla pesantezza, penso che dovrei volare come Perso in un altro spazio.

Peut-être que ce ne fut qu’à ce moment-là que je découvris la pesanteur, l’inertie, l’opacité du monde, qualités qui s’attaquent immédiatement à l’écriture si l’on ne trouve pas un moyen de les fuir. (…) Pour couper la tête de Méduse sans se laisser changer en pierre, Persée se tient sur ce qu’il y a de plus léger, les vents et les nuages. (…) Dans les moments où le règne de l’humain me semble condamné à la pesanteur, je pense que je devrais voler, comme Persée, dans un autre espace.
— Italo Calvino, Lezioni americane: Sei proposte per il prossimo millennio, I, «La Leggerezza».

Extrait

«Voglio di vita uscir»

INFORMATIONS

Claudio Montverdi : Scherzi Musicali

Emanuela Galli, soprano
La Venexiana
Claudio Cavina, dir.

1 CD, Glossa, 2009. Deux extraits peuvent être écoutés sur le site de Glossa.

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