Botticelli, ce bourguignon

par Jean Massard · publié jeudi 10 mai 2018 · ¶¶¶

On accueille avec joie un tel programme dans lequel Mihály Zeke, le nouveau chef de l’ensemble Arsys Bourgogne se lance le défi de dresser ce qu’il considère comme étant « une anthologie des plus belles pages de la littérature française a cappella de la première moitié du xxe siècle », rien que ça ! À la tête des seize jeunes chanteurs de ce chœur de chambre, il convoque Debussy, Ravel, Schmitt, Poulenc, Messiaen, Milhaud et Canteloube, et l’on confesse sans rougir que ce beau programme d’œuvres plus ou moins connues (qui pourrait siffloter les Cinq chants paysans de Haute-Auvergne de Joseph Canteloube ?) fait honneur à une musique qui est fort rare au disque, et plus encore, interprétée par des ensembles français.

Profondément marqués par la tradition populaire et l’histoire de la création artistique française, nombre des compositeurs présents ici — de Claude Debussy qui met en musique trois poèmes de Charles d’Orléans, à Joseph Canteloube qui s’appuie sur des chants traditionnels – font écho au patrimoine culturel d’une France quelque peu troublée en cette époque. Dans cette perspective, le travail de composition s’appuie naturellement sur une grande importance donnée au texte, porteur d’idéaux, textes précieux que les compositeurs chérissent au point de les mettre en musique : Poulenc, en 1944, compose sur la langue meurtrie et impitoyable d’Éluard dans sa cantate de chambre Un soir de neige, tandis que le doux ornithologue Olivier Messiaen invente les volutes et les couleurs d’un langage imaginaire dans ses Cinq rechants. Et cette musique requiert ainsi l’osmose des chanteurs jusqu’à les confondre en une seule bouche tant toute syllabe est significative. Cependant, on a souvent un peu de mal à discerner, parmi les voix du chœur, chaque mot et chaque consonne, ce qui entraîne un regrettable manque de relief, de clarté et de précision.

Les voix juvéniles d’Arsys apportent une fraîcheur douce à l’enregistrement, et les solistes sont à leur juste place (Lise Viricel, entre autres, dans Trois beaux oiseaux du Paradis de Ravel, est à merveille la bien-aimée attendant son ami parti au front, et elle offre pendant trois minutes une émotion très humaine au personnage). On entend toutefois de temps en temps, plus les messieurs que les dames dans les parties chorales, et c’est fort dommage, tant l’équilibre est parfaitement maîtrisé par autres moments.

Le chef, quant à lui, trouve dans l’entrelacs de lignes que peut présenter la Ronde de Ravel, autant de courbes qu’il superpose avec précision, les organisant toutes avec minutie et les sculptant comme une multitude d’arches : tantôt opposant leurs forces, tantôt les faisant se soutenir. On apprécie aussi les tempos qu’il choisit, prenant le temps d’exposer par leur largeur toute la complexité harmonique de ces œuvres. Cependant, comme dans Un soir de neige, on frôle souvent un pas lourd, plutôt que calme, et « la bête » qui « fuit » dans La bonne neige semble ne plus vouloir trop se presser de terreur et de mal, le jeu des nuances extrêmes, par son absence, ne créant pas le paysage hostile que décrivent le compositeur et le poète.

Les œuvres de Florent Schmitt et de Joseph Canteloube, quant à elles, sont trop rares et trop admirables pour ne pas être mentionnées. Le travail des deux compositeurs dans À contre-voix et Cinq chants paysans de Haute-Auvergne est remarquablement bien servi par la douceur de l’ensemble, qui a peut-être trouvé ici le répertoire qui le sert, au service de l’infinie tendresse plus que dans la métaphysique de Messiaen, si bien qu’on regrette que des recueils des deux compositeurs en question, on ne trouve, dans le disque, que des extraits.

Ainsi, on retiendra de cet enregistrement le tour de force d’Arsys, gagnant sa place parmi les ensembles vocaux français qu’on suit avec passion dans des programmes flamboyants. Et si l’on peut trouver à redire, il faut miser sur le chœur comme sur un bon vin de Bourgogne, parce que l’Arsys de Mihaly Zeke a encore besoin de s’assagir tant l’énergie débordante de ce volume mérite l’intérêt des gourmands qui sauront déguster cette formation avec un peu de patience.

INFORMATIONS

La naissance de Vénus

Œuvre de Debussy, Ravel, Schmitt, Poulenc, Messiaen, Milhaud, Canteloube.

Arsys Bourgogne
Mihály Zeke, dir.

1 CD, 57’33, Paraty, 2018.

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