Gourmandises mélodiques

par Loïc Chahine · publié jeudi 1 octobre 2015 · ¶¶¶¶

La musique a-t-elle des saisons ? On se dit souvent de tel enregistrement que « c’est de la musique du matin » ou « du soir » ; de même, on trouve volontier que la mélodie et le Lied sont des genres d’automne — encore qu’il y en ait pour tous les temps de l’année, et les titres mêmes le disent, des Nuits d’été à la Winterreise — et de fait, ces Amours vécues vont bien au début de l’automne en lequel NoMadMusic les fait paraître, mais un automne éloigné de l’image mélancolique romantique que nous nous en faisons aujourd’hui, un automne qui ressemble davantage à celui que mettait en musique Haydn dans ses Saisons : celui des feuilles qui se colorent (comme la station de métro qui sert de décor à la jolie pochette du disque), pas de celles qui tombent, celui des vendanges et du vin nouveau ; car Amours vécues, et le titre le dit bien, c’est opulent et c’est charnel — oui, plus qu’incarné, charnel.

Si Kimy McLaren porte un nom aux sonorités anglophones et si Paris l’a entendue dans des musicals américains (Into the Woods de Stephen Sondheim et Carousel de Rodgers et Hammerstein), c’est bien le français qui est sa langue, une langue dont elle offre une diction poétique impeccable, y compris dans certaines laisions que, souvent, les chanteurs et chanteuses d’aujourd’hui laissent de côté et qui, ici, demeurent — manière d’assumer la distance qui sépare la langue versifiée et littéraire du parler de tous les jours (assumons : quand nous autres parlons, ça ne fait pas du Verlaine, du Mallarmé et du Debussy).

« Pour ce premier album » — comme ce mot d’album, quoiqu’il soit conventionnel, pour ce disque est choisi ! — « j’y suis allée à l’instinct », écrit la soprano. Son instinct est sûr et consciencieux : elle s’est bien gardée de dépareiller les cycles et donne La Bonne Chanson de Fauré et le plus rare Poème d’octobre de Massenet dans leur intégralité, tout comme (mais c’était plus attendu car il n’est pas habituel qu’on en isole les mélodies) les Trois Chansons de Bilitis de Debussy. Mêler des pièces bien connues du répertoire à d’autres moins courues est une des forces de ce récital, qui génère par là d’une part la familiarité, d’autre part la curiosité de la nouveauté. On se réjouit ainsi d’entendre la version originale de La Mort d’Ophélie de Berlioz, que le compositeur arrangerait par la suite pour chœur en l’intégrant au triptyque Tristia.

Cette espèce de ballade lyrique qui ouvre le disque trouve immédiatement les bons équilibres : entre chant et piano, d’une part, mais aussi entre chant et texte. Car la difficulté de la mélodie française est là : il ne s’agit ni de chanter dans une bouillie de texte inintelligible, ni de parler le texte au détriment de la ligne musicale. Kimy McLaren a trouvé cet équilibre. La Bonne Chanson est ici donnée dans une lecture qui ne manque guère de séduction, ménageant à la fois la relative sagesse (quasi classique) qui sied et la vitalité charnelle qui est la caractéristique dominante de tout l’album. Et, puisque nous nous évoquions les moments de la journée, cette Bonne Chanson n’est pas du crépuscule, mais de la fin de l’après-midi, peut-être en septembre ou au début d’octobre — quelque chose d’assez calme et mesuré, mais tout de même encore assez vivant.

Les choses semblent soudainement prendre une vie plus spontanée dans les mélodies de Massenet qui suivent cette Bonne Chanson, très réussies — ce sont presque des romances, non dénuées d’ailleurs d’un certain lyrisme, mais où la chanteuse comme le pianiste font preuve d’une maîtrise de très bon goût et ne tombent jamais ni dans la facilité, ni dans la mièvrerie : du grand art. La veine mélodique est sublimée par la fluidité des dynamiques, la souplesse de chaque note. De même, les mélodies de Chausson sont délicieuses — on appréciera particulièrement l’Hébé pleine de tendresse, qui dresse un pont vers les Trois Chansons de Bilitis.

Et voilà sans doute le chef d’œuvre du disque. Les deux partenaires y déploient un art qui force l’admiration. On n’attendait sans doute pas Kimy McLaren dans un tel répertoire. Le timbre est opulent, riche, la voix semble pluissante… Et pourtant, elle se trouve aussi à l’aise dans les phrases de romances de Chausson et Massenet que dans la musique plus retenue, mystérieuse même, des Chansons de Bilitis. Jamais cette opulence vocale ne vient tirer les vers de Pierre Louÿs et les lignes de Debussy vers un excès de lyrisme ou de grandiloquence, non, tout est dosé, mais avec une subtilité telle que l’art est caché par l’art même. La fusion entre texte et musique est idéale ; la multitude d’accents, d’inflexions presque imperceptibles, ravit, enchante, suspend l’auditeur. Quand on sait comme cette musique est exigeante, comme elle peut devenir distante voire même froide, on ne peut que goûter pleinement à quel point Kimy McLaren la rend palpitante — une grande réussite.

Le pianiste Michael McMahon est assurément un partenaire de choix. Il développe une sonorité très riche, qui va bien avec le timbre de Kimy McLaren, et l’on appréciera particulièrement son jeu enveloppant et son toucher varié, mais sobre. À l’évidence, le musicien sait ce qu’il faut faire entendre de l’écriture, et il trouve toujours le ton juste.

Assurément, ce premier récital de Kimy McLaren est une réussite. Loin des défauts que certains reprochent au genre (“affecté”, voire “chichiteux”), sans tomber ni dans l’aimable confort du salon ni dans le drame passionnel et lyrique, ce disque rappellera aux sceptiques que la mélodie française peut sonner ample, ce qu’elle a de sensuel — ce qu’elle a, en fait, de gourmand.

Extraits

Chausson, Hébé

Debussy, Trois Chansons de Bilitis, « La flûte de Pan »

INFORMATIONS

Amours vécues

Hector Berlioz : La Mort d’Ophélie
Gabriel Fauré : La Bonne Chanson
Jules Massenet : Heure vécue, Poème d’octobre
Ernest Chausson : Nanny, La dernière feuille, Hébé
Claude Debussy : Trois Chansons de Bilitis.

Kimy McLaren, soprano
Michael McMahon, piano

1 CD, 60’42, NoMadMusic, 2015.

ACCOMPAGNEMENT

Amours vécues pourra trouver des correspondances gustatives dans un beau thé — mais un thé qui ait du caractère, du corps, des arômes riches. Pourquoi pas un Darjeeling — un de ceux qui ont des notes florales, fraîches, mais aussi plus sombres, légèrement boisées et évoquant parfois les fruits secs ? On se tournera donc plutôt, selon moi, vers des Darjeeling d’été ou d’automne, dont les notes gourmandes voire réglissées prennent le pas sur les plus florales, sans pour autant les annihiler. Un bel exemple, ici comme chez Kimy McLaren, de rondeur et d’équilibre.

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