Un marathon de Lassus

par Loïc Chahine · publié dimanche 25 octobre 2015 · ¶¶¶¶

Musique en Wallonie vient de mettre un point final à la série commencée en 2011 — le label fêtait alors ses 40 ans — et formant une « biographie musicale » de Roland de Lassus. Cinq petits livres-disques sont venus, à raison d’un par an, documenter la carrière de celui qui fut sans nul doute l’un des compositeurs les plus importants du xvie siècle : les quatre premiers sont chacun consacré à un moment de la vie du compositeur — la jeunesse, la faveur à la cour de Munich, le temps des conflits et la vieillesse — tandis que le dernier, tout récemment paru, embrasse toute l’activité créatrice de Lassus en formant une espèce de synthèse. Chaque CD est doublé d’un texte explicatif détaillé, signé par la spécialiste Annie Cœurdevey, qui rappelle les éléments biographiques essentiels tout en donnant quelques points d’analyse des pièces choisies, le tout agrémenté d’une intéressante iconographie en couleurs. Notons aussi que chaque volume porte en couverture l’un des portraits de Lassus, sauf le cinquième, puisqu’il n’y a que quatre portraits.

Disons-le d’emblée, aucun des volumes, selon nous, n’est raté. Certains ont été très sévères à l’égard du vol. IV ; nous n’y avons pas trouvé l’horreur que ce disque a inspiré à d’autres. Certes, la performance d’Odhecaton n’est pas parfaite, en particulier parce que l’une des voix de contre-ténor (nous ignorons laquelle) semble refuser de véritablement s’accorder avec les autres et se distingue avec force ; certains moments souffrent aussi d’un manque de netteté. Néanmoins, la lecture d’Odhecaton, si elle demeure perfectible sur le plan du son, a tout de même des qualités, et en particulier du côté des dynamiques et des nuances. À l’évidence, l’ensemble de Paolo Da Col comprend la musique de Lassus et regorge d’idées, souvent bonnes — même s’il n’est pas parvenu à les réaliser dans toute leur perfection, à les défendre ausi idéalement qu’on aurait pu l’imaginer. Vt desint vires, tamen laudanda voluntas. Ajoutons que la Missa super Dixit Joseph vaut la peine, musicalement, qu’on s’y arrête.

C’est de qualités à peu près inverses que dispose Ludus Modalis dans le volume I : le son est remarquable de rondeur et de clarté. Toutefois, une certaine monotonie s’installe au fil des pistes et l’interprétation, selon nous, manque un peu de reliefs. Les pièces auraient sans doute gagné à être un peu plus individualisées et à bénéficier d’une articulation du texte plus affirmée. Il est probable aussi que la musique qui lui est confiée, celle de la jeunesse du compositeur, n’est pas ce que Lassus a composé de plus passionnant. Néanmoins, ne boudons pas : la perfection technique de l’ensemble a de quoi ravir.

Le volume II est consacré à la première partie des années bavaroises de Lassus. Singer Pur, c’est vraiment frappant, sonne anglais ; il y a assurément un son polyphonique britannique, mélange de morbidezza dans l’articulation et d’une touche d’amertume dans le timbre. L’abondance des pièces religieuses dans ce disque, où l’art polyphonique de Lassus semble se déployer avec plus de souplesse que dans les madrigaux qui forment l’essentiel du vol. I, rend ce volume II plus captivant à nos oreilles. On regrettera toutefois que Singer Pur, contrairement à Odhecaton dans le vol. IV, n’ait pas choisi de graver une messe dans son intégralité et n’en ait retenu qu’un Gloria isolé. Quoi qu’il en soit, l’ensemble excelle dans les longues phrases, mais sait aussi se montrer plus léger, avec toujours une sobriété très efficace (cf. « Tant vous allés, doulce Guillemette », piste 11).

La vraie surprise est venue pour nous du volume III, consacré aux années où, tout en demeurant attaché à la cour de Munich, Lassus se trouvait en conflit avec ses patrons et fit un voyage à Paris, où plusieurs de ses œuvres furent publiées. L’une des grandes forces de ce disque, c’est que l’Egidius Kwartet & College a également puisé dans les recueils à deux et trois voix « à vocation didactiqe », ainsi que l’écrit Annie Cœurdevey, « tout en étant récréative » (en somme, placere et docere), recueils qui « ont peu attiré l’attention des ensembles vocaux ». On peut ajouter : et instrumentaux, car les musiciens ont aussi retenu quelques unes des Cantiones duum vocum sine textu — oui, des pièces sans texte et donc destinées aux instruments. Tout au long du disque, les Egidius, même avec un matériau d’apprence simple, tiennent en haleine l’auditeur et retiennent son attention. Une sorte de tension recueillie et une espèce de fascination animent l’ensemble du programme. Au milieu du parcours Lassus de Musique en Wallonie, ce troisième des cinq volumes est assurément l’une des très belles réussites et nous recommandons chaleureusement d’en faire l'expérience.

Après le vol. IV consacré aux années de vieillesse, et dont nous avons déjà parlé, c’est à Vox Luminis que revient l’épilogue de cette biographie musicale. Finis coronat opus, dirait-on, car l’ensemble dirigé par Lionel Meunier signe ici un très beau disque. Les musiciens semblent aussi à l’aise dans les pièces plus amusantes (« O Lucia, miau miau », piste 6) que dans les longues phrases et la polyphonie savamment entrelacée. Si le son est généralement superbe — on se demande toutefois pourquoi le « Vanitas vanitatum » du ténor dans « Quid prodest stulto » est à ce point surjoué —, il sait aussi se varier (ainsi, une texture nouvelle semble apparaître à la piste 8, « Concupiscendo concupiscit », pour notre plus grand plaisir). On admire la souplesse des dynamiques autant que la clarté du propos musical. S’il y a quelques pièces plus guillerettes (nous en avons signalé une, on pourrait aussi citer le « Tritt auf den rigel ») qui donnent à entendre Vox Luminis dans un registre à peine plus léger, c’est bien les œuvres plus « sérieuses » — quoique toujours vivantes ici — qui dominent, et ce Lassus-là semble se frayer un chemin vers la calme béatitude.

L’une des richesses de ce projet hautement louable est d’avoir confié chaque volume à un ensemble différent, permettant ainsi des partis-pris un peu différents, mais aussi des sonorités diverses. Pour l’amateur de répertoire Renaissance, ce sera l’occasion de faire des comparaisons ; celui qui y picore plus occasionnellement sera sûr d’y trouver au moins un disque qui lui convienne. Et si l’envie lui prenait de se lancer dans l’aventure des cinq volumes, il n’en sortirait que grandi.

Extraits

Las, voulez vous qu'une personne chante (vol. I, Ludus Modalis).

Edite Cæsareo Boiorum (vol. II, Singer Pur).

Anima mea liquefacta est (vol. III, Egidius Kwartet & College).

Sine textu 1 (vol. III, Egidius Kwartet & College).

Missa super Dixit Joseph: Gloria (vol. IV, Odhecaton).

O Lucia miau (vol. V, Vox Luminis).

Concupiscendo concupiscit (vol. V, Vox Luminis).

INFORMATIONS

Roland de Lassus, biographie musicale

vol. I : Années de jeunesse.
Ludus Modalis
Bruno Boterf, ténor et dir.
1 CD, 56’14, MEW, 2011. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

vol.&nbps;II : La gloire musicale de la Bavière (1) : le temps de la faveur
Singer Pur
1 CD, 57’14, MEW, 2012. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

vol. III : La gloire musicale de la Bavière (2) : le temps des conflis
Egidius Kwartet & College
Peter de Groot, altus et dir.
1 CD, 73’06, MEW, 2013. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

vol. IV : La vieillesse
Odhecaton
Paolo Da Col, dir.
1 CD, 73’54, MEW, 2014. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

vol. V : Lassus l’Européen
Vox Luminis
Lionel Meunier, dir. artistique.
1 CD, 60’40, MEW, 2015. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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