Goûtons les charmes d’un instrument qui renaît

par Loïc Chahine · publié mardi 1 decembre 2015 · ¶¶¶

L’ophicléide : voilà bien un instrument auquel on ne pense pas souvent, et que l’on ne s’attendait certainement pas voir figurer comme “star” d’un récital. On sait bien qu’il a eu sa place dans l’orchestre, mais généralement, on ne le connaît pas bien. Le disque de Patrick Wibart et ses comparses sera donc l’occasion, pour beaucoup, de le découvrir. Le texte de Jérôme Lejeune donne toutes les informations nécessaires, et il est complété par une intéressante note d’intention de Patrick Wibart, où l’on découvre entre autres ce conseil tiré d’une méthode du xixe siècle : « Si vous avez une partie importante à exécuter en public, abstenez-vous de salade, d’artichaut et de tous mets vinaigrés ce jour-là ».

Ce disque nous apprend aussi — et surtout — qu’un vaste répertoire de salon, dû certes à des compositeurs plutôt inconnus comme Hyacinthe Klosé ou Albert Corbin, met l’ophicléide à l’honneur, sous la forme généralement de variations avec piano. La virtuosité n’en est évidemment pas absente, mais ce qui domine, c’est une forme de gentillesse mélodique inspiré du lyrisme opératique du temps. La plupart des pages retenues pour ce programme, sans susciter un enthousiasme frénétique, sont charmantes.

Mais soyons francs : c’est bien pour l’instrument que l’on viendra à ce disque. Et de ce côté, c’est plutôt une bonne surprise qui attend l’auditeur : le son est plutôt doux, chaleureux, quasi-crépusculaire — en cela il pourra rappeler le cor — et ressemble à certains moments, par son caractère chantant et retenu, à celui du basson. Il y a, dans l’ophicléide, quelque chose d’aimable et presque même d’apaisant.

À cet égard, on se réjouira que l’emploi religieux de l’instrument n’ait pas été oublié : prenant la suite du serpent, l’ophicléide a souvent été joué par des ecclésiastiques — et c’est d’ailleurs à ce titre que Flaubert l’évoque en passant à la toute fin d’Un cœur simple, pendant la procession de la Fête-Dieu. Le Kyrie de Claude Philippe Projean pour trois ophicléides et les deux arrangements de pièces de Gilbert Duprez pour la même formation témoignent bien de ce que pouvait être la musique religieuse à peu de frais que l’on jouait dans les paroisses modestes ; loin d’être sans intérêt, ces trois pièces mettent l’ophicléide dans ce qu’il a peut-être de meilleur : un instrument solide au son bienveillant et propre, aurait dit l’église jadis, à l’élévation des âmes, ou du moins au recueillement. Le son de plusieurs ophicléides formant une harmonie est, en lui-même, quelque chose de plaisant.

On est un peu plus sceptique sur l’arrangement pour cornet, ophicléide et piano du Trio pathétique de Glinka, où l’équilibre entre les instruments semble parfois précaire, et où le cornet s’avère peu propre au pathétique qu’évoque le titre de l’œuvre. Pour la même formation, Teutatès, fantaisie mystique d’Albert Corbin est plus réussi, même si le mysticisme de l’œuvre demeure lui-même assez mystérieux.

De l’interprétation, on notera avant tout la sobriété. Là où les pièces (et le titre du disque lui-même) pouvaient laisser penser à une espèce de débauche très xixe siècle de virtuosité ostentatoire et vaine, Patrick Wibart, son Trio Ænea et les deux ophicléidistes Corentin Morvan et Oscar Abella Martín livrent une lecture d’un parfait bon goût. Ils nous montrent que l’on peut jouer cette musique avec bienséance. On ne cherchera pas ici du spectaculaire, mais plutôt le salon dans ce qu’il a de proche du foyer. Outre le timbre de l’instrument, on apprécie le caractère délicat de l’articulation et du phrasé. On ne sait pas si les musiciens se sont abstenu « de salade, d’artichaut et de tous mets vinaigrés » le jour de l’enregistrement, mais leur performance est sans défaut. La méthode d’ophicléide de Guilbaut recommandait aux interprètes (c’est Patrick Wibart qui la cite) d’avoir « toujours un jeu correct, simple, naturel et bien mesuré », et l’on peut dire que le présent disque illustre bien ce principe.

C’est une agréable surprise que The Virtuoso Ophicleide, car on ne s’attendait pas à ce qu’il fût si attachant, et l’on sait gré à Ricercar de l’avoir publié. Il s’impose à la fois comme une référence dans la connaissance d’un instrument quelque peu oublié et comme un disque agréable. Et après tout, agréable, ça n’est pas un défaut.

Extraits

Hyacinthe Klosé : Air varié.

Gilbert Duprez : O Salutaris.

INFORMATIONS

The Virtuoso Ophicleide

Jules Demerseeman (1833–1866) : Grande Fantaisie dramatique pour ophicléide et piano, Fantaisie sur Le Désir de Beethoven pour ophicléide et piano.
Victor Caussinus (1806–1899) : Troisième duo pour deux ophicléides.
Mikhaïl Glinka : Trio pathétique (arr. pour cornet, ophicléide et piano).
Claude Philippe Projean (fl. 1843) : Kyrie eleison pour trois ophicléides.
Gilbert Duprez (1806–1896) : Agnus Dei et O Salutaris (arr. pour trois ophicléides).
Gaspard Kummer (1795–1870) : Variations pour ophicléide et piano op. 62
Hyacinthe Klosé (1808–1880) : Air varié pour ophicléide et piano op. 21.
Albert Corbin (?–1893) : Teutatès, fantaisie mystique pour cornet, ophicléide et piano.

Patrick Wilbart, ophicléide
Adrien Ramon, cornet
Lucie Sansen, piano
Corentin Morvan et Oscar Abella Martín, ophicléides
Jean-Yves Guéry, chant grégorien.

1 CD, 60’24, Ricercar (Outhere).

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