Une douce aventure aux pays de Couperin

par Loïc Chahine · publié dimanche 6 septembre 2015

Quand en 1726 il publie Les Nations François Couperin a déjà à son actif trois de ses quatre livres de pièces de clavecin, les Concerts royaux (1722) et les Les Goûts réunis ou Nouveaux Concerts (1724). Il se tourne alors vers le genre qui véritablement peut incarner cette « réunion des goûts » : le trio, genre dans lequel il a publié déjà les deux Apothéoses (de Corelli puis de Lully) — et pour incarner définitivement cette synthèse franco-italienne, il choisit de faire figurer dans chaque suite (appelée Ordre) une « Sonade » suivie de plusieurs danses, rappelant en cela un modèle pratiqué non pas tant en Italie qu’outre-Rhin, puisque c’est la forme des sonates de l’Hortus Musicus de Reincken publié en 1687. Toutefois, si Reincken se limitait aux « classiques » dans le choix des danses (allemande, courante, sarabande, gigue), lesquels constituent aussi le noyau des suites des Nations, Couperin y ajoute des pièces plus légères comme gavottes et rondeaux, sans oublier la superbe « Chaconne ou Passacaille » qui clôt le Premier Ordre.

En réalité, les « Sonades » qui ouvrent chaque ordre, et où s’enchaînent, comme chez Reincken d’ailleurs, plusieurs mouvements, ont été composées bien avant la publication, vers 1690. Elles portaient alors d’autres noms : au lieu de La Française, L’Espagnole et La Piémontaise, c’étaient La Pucelle, La Visionnaire et L’Astrée ; jusqu’à une période très récente, on pensait que L’Impériale avait été composée spécialement pour Les Nations, mais on a récemment retrouvé à Dresde une sonate intitulée La Convalescente, et copiée, excusez du peu, par Pisendel, qui constitue la première version de cette Impériale ; d’autres Sonades (La Steinquerque, La Superbe) ne seront pas publiées par Couperin et resteront à l’état d’œuvres manuscrites1.

Oser une (quasi) intégrale des Nations2 n’est pas sans péril, et l’imperfection de la discographie en témoigne. En tête du manuscrit des Sonades qu’il avait dans sa collection, Sébastien de Brossard avait noté : « On peut et on doit dire que voilà de la bonne et d’excellente musique, rien n’y manque qu’une bonne exécution » — et l’on peut dire que Brossard fut assez visionnaire en cette occasion, car la bonne exécution vient souvent à manquer. Les pièces de Couperin sont délicates et souffrent souvent d’être trop « orchestrées », c’est-à-dire de subir des effets superflus dus à l’instrumentation. Finalement, on en vient à se demander si elles ne sont pas mieux à deux violons et basse continue, « sans rien de plus », comme écrit Couperin ailleurs3, tout au plus des flûtes traversières, mais distribuées avec subtilité — c’est d’ailleurs ce que je pensais jusqu’à ce que l’ensemble La Belle Aventure dirigé par la claveciniste Blandine Rannou réussisse la gageure de me prouver le contraire. Tous les pupitres seraient à louer, et en particulier du point de vue de leur équilibre. Les hautbois, par exemple, ne « bouffent » pas tout ce qui les entourent. Malgré la difficulté de l’acoustique, trop réverbérante pour cette musique, on a pu admirer la clarté des lignes comme celle des intentions. Ce qu’offre La Belle Aventure, c’est une lecture très posée, loin de tout histrionisme et de toute recherche d’effet ostentatoire, une lecture pleine de cette honnêteté vantée par les auteurs du Grand Siècle, une lecture qui n’empêche d’ailleurs pas l’expression des caractères.

L’instrumentation est d’une rare finesse. La Belle Aventure a su éviter, en fait, d’en abuser, et se garde bien de donner une phrase à un instrument, une autre à un autre, etc. Les jeux de contrastes, ici, ne sont jamais outranciers mais semblent ne venir que souligner l’écriture. En fait, c’est tellement bien fait que l’on croirait que ç’a été écrit exactement comme ça. Cela n’empêche pas les trouvailles, comme par exemple, dans le mouvement marqué « Doux et affectueusement » de L’Espagnole, de confier le premier dessus au violon et le second à la flûte. De même, l’ensemble dirigé par Blandine Rannou confie L’Impériale, probablement la sonate d’allure la plus italienne du lot, aux deux violons sans autres dessus et réussit tout aussi bien qu’avec les flûtes et hautbois, gage que l’instrumentation n’est certainement pas là pour pallier le manque d’idées ou de compréhension de la musique.

Car il est manifeste que La Belle Aventure comprend intimement cette musique, et que, si l’ensemble clame avoir fait sienne la célèbre phrase que Couperin a placée dans la préface de son Premier livre de clavecin — « J’avoue de bonne foi que j’aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend » — ce ne sont pas là de vains mots. Il suffit, encore dans L’Espagnole, d’écouter la façon dont sont traités les deux espèces de points d’orgue qui jalonnent le « Gaiement » pour le comprendre : pour le premier, fort, hautbois et violons, pour le second, doux, les flûtes — l’effet est terriblement attendrissant et d’une délicatesse presque infinie. L’ensemble a su trouver pour chaque pièce, sonate ou danse, le caractère juste. La Piémontaise, par exemple — exemple choisi coupablement, car c’est ma sonate préférée du recueil — a su trouver de quoi faire fondre l’auditeur dans le « Gravement » à 3/2, puis de quoi le réjouir dans le « Vivement et marqué » qui suit. Bref, tout cela respire et s’épanouit avec bonheur. En ce concert des Nations, ce fut toujours délicat et bien vu, souvent touchant, parfois jouissif. La Belle Aventure porte bien son nom.

Notes

1. On se reportera, pour une intégrale très réussie de ces sonates de Couperin, à l’enregistrement de l’ensemble Les Dominos paru chez Ricercar.

2. Du Troisième Ordre, seule la sonate L’Impériale est conservée dans ce concert, les danses sont omises.

3. François Couperin, Les Goûts réunis…, Parsi, 1724, p. 47, à propos du Douzième Concert.

INFORMATIONS

Couperin, Les Nations.

Ensemble La Belle Aventure
Blandine Rannou, direction et clavecin
Yuki Koike et Bérangère Maillard, violons ; François Nicolet et Anna Besson, traverso ; Patrick Beaugiraud et Laura Duthuillé, hautbois ; François Charruyer, basson ; Christine Plubeau, viole de gambe.

Concert donné le vendredi 28 août 2015 en l’église Saint-Piere et Saint-Paul de Meslay du Maine dans le cadre du festival de Sablé.

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