La force du mystère

par Loïc Chahine · publié samedi 3 octobre 2015

Vous sortez d’un premier concert — qui d’ailleurs ne vous a pas convaincu mais là n’est pas la question — et vous allez vers un autre. Ça commencera à 22h30. C’est au même endroit, dans l’abbatiale d’Ambronay, mais le public est disposé différemment : les musiciens, toujours placés à la croisée du transept, font face au chœur et non plus à la nef, et les écoutants sont sur les côtés du transept, dans le chœur et l’abside. Il y a donc beaucoup moins de monde, l’ambiance est plus intimiste, et puis, la nuit est tombée et instaure encore plus de silence, ou du moins de calme, d’apaisement. On a l’impression de faire partie de quelques initiés, des happy few qui seront intronisés dans les mystères.

Les musiciens des Surprises s’installent dans cette atmosphère feutrée — comme le public est plus réduit, les applaudissements d’accueil sont aussi plus tranquilles — et dans cette atmosphère feutrée l’accord de mineur qui ouvre la première des Sonates du Rosaire de Biber se met en place, et la partie du violon s’élève, jouée avec un mélange de sobriété et de virtuosité (une virtuosité sûre, pas de celles qui ont quelque chose à prouver) par Marie Rouquié. Tout cela n’est pas sage ni réservé, c’est concentré — c’est même saisissant de concentration, c’en devient captivant. Pendant l’heure que dure le programme intitulé Mysterien Kantaten, les sept musiciens de l’ensemble Les Surprises (cinq instrumentistes, une chanteuse, un chanteur) tiennent le public en haleine et parviennent à transformer l’atmosphère vespérale et intimiste en quasi-mysticisme. On est saisi, on est emporté, on n’est plus lâché avant la fin par le mélange de retenue et d’urgence qui irise ce que l’on entend.

Quand Gabriel Ferry rejoint Marie Rouquié, l’équilibre entre les deux pupitres demeure idéal ; les sonorités, les manières de jouer conservent une part de leur personnalité tout en s’harmonisant. Le continuo est à chaque instant si soigneusement pesé, que ce soit du côté de la réalisation d’une efficacité — on écrirait presque d’un réalisme, si ça voulait dire quelque chose — redouable de Louis-Noël Bestion de Camboulas et d’Étienne Galletier, ou de la viole pleine de personnalité de Juliette Guignard. Dans la Passacaille de Buxtehude et la Chaconne de Pachelbel, transcrites depuis l’orgue pour l’ensemble, la clarté dispute la primauté à la plénitude, la richesse de chaque intervention — on apprécie ici d’entendre Juliette Guignard dans une partie “concertante” — à l’homogénéité du tout. Autre qualité : il n’y a rien de surjoué dans les contraste entre les sections. Bref, une lecture exemplaire, on croirait que c’est Buxtehude lui-même qui joue toutes les parties.

Côté voix chantées, celle d’Étienne Bazola (qui était déjà là pour le premier concert des Surprises que nous avons entendu, en 2012) n’a rien perdu en agilité — on a pu l’admirer dans les vastes vocalises du De Profundis de Bruhns — et semble par ailleurs s’être épanouie. On apprécie aussi la qualité de l’articulation du texte, même en latin. Face à lui, pour d’autres pièces (la cantate de Bernhard, deux de Buxtehude dont le bouleversant Klag-Lied écrit sur la mort de son propre père, offert ici dans une version d’une belle et noble dignité), la soprano Maïlys de Villoutreys déploie toujours un timbre séduisant, moiré, et fait montre d’un chant lumineux et habité dont on apprécie les fluides dynamiques.

Qui a dit qu’il n’y avait rien de mieux que les Allemands pour faire de la musique allemande ? Si les Surprises ont emprunté leur nom à un opéra de Rameau, si leur spécialité première est la musique baroque française, cela ne les empêche pas de s’aventurer en terres musicales germaniques, et d’y réussir.

INFORMATIONS

Mysterien Kantaten. Œuvres de Biber (1644–1704), Bruhns (1665–1697), Buxtehude (1637–1707), Pachelbel (1653–1706) et Brennecke (né en 1988).

Ensemble Les Surprises :
Maïlys de Villoutreys, soprano
Étienne Bazola, baryton
Marie Rouquié, Gabriel Ferry, violons
Juliette Guignard, viole de gambe
Étienne Galletier, théorbe
Louis-Noël Bestion de Camboulas, clavecin, orgue & direction artistique.

Concert donné le 19 septembre 2015 dans le cadre du Festival d’Ambronay.

Ce concert sera diffusé le 15 ocotbre 2015 à 14h sur France Musique.

Crédit photo : Bertrand Pichène.

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