Dans un jardin anglais

par Loïc Chahine · publié samedi 6 février 2016

Le monde est fait de détours. Si le thème de la Folle Journée est la nature, certains concerts sont prétexte à des digressions. Ainsi, partant des variations sur Pescodd Time (« le temps des petits pois ») composées par William Byrd, Bertrand Cuiller a construit un programme où les évocations de « la nature » sont globalement absente, si l’on excepte la fort amusante pièce The King’s Hunt de John Bull. Mais au fond, qu’importe ? Un concert n’est pas une thèse de doctorat, et l’on peut bien s’écarter un peu du thème… comme le dit Flaubert, la Beauté, « il n’y a dans le monde que cela d’important1 ». Et en matière de beauté, nous avons été servis.

La musique anglaise de l’époque élisabéthaine et du début du xviie siècle, ici représentée par William Byrd (1539–1623), Peter Philipps (1560–1628), John Bull (1562–1628) et Orlando Gibbons (1583–1628) peut paraître austère. Il s’agit bien souvent d’une musica ricercata qui a l’air de ne pouvoir parler qu’à ceux qui veulent en saisir le contrepoint et les développements. Ici, rien de tel, et le concert de Bertrand Cuiller a aboli la distance qui peut nous séparer de cette musique. Sa richesse est magnifiée, comme pour faire sonner avec éclat ce qu’au contraire elle a de vivant.

Avec des pièces comme la délurée King’s Hunt de Bull ou certaines des variations de Pescodd Time de Byrd, le claveciniste a su rappeler que les « virginalistes » anglais savaient être virtuoses et susciter l’enthousiasme, et, allons plus loin, qu’ils savaient séduire, voire amuser. Elles montraient l’agilité du claveciniste, une agilité fluide qui ne fait pas démonstration de virtuosité mais qui évoque de riches cascades de perles précieuses. Mais l’œuvre qui, sans doute, a le plus marqué, est le superbe In Nomine MB 9 de Bull, dont étaient magnifiés l’inventivité rythmique, les modulations versatiles, le caractère tantôt recueilli tantôt plus envolé ; on a un peu l’impression de plusieurs pièces fondues en une seule — comme une longue promenade qui, si elle passe par plusieurs paysages, est toujours une seule promenade, bâtie avec cohérence. Avec Bertrand Cuiller, les fulgurances de Mister Bull (comme celles de ses comparses) sont tenues de main de maître, et l’on n’a guère l’impression d’un désordre : le bouillonnement est concentré.

Car il y a eu, tout au long de ce concert, une densité, une intensité ininterrompues qui ont, ce me semble, tenu le public en haleine. Sur un clavecin de Philippe Humeau au son absolument superbe, Bertrand Cuiller a su, par un toucher vif et vigoureux mais sans rudesse ni sécheresse, par un art consommé de l’agogique, du phrasé, des coupures et des silences, par un sens aigu de l’architecture, par un jeu tout en souplesse, mettre en valeur la vibrante vitalité de cette musique qui, avec des interprètes moins audacieux, eût pu sembler (passez-moi l’expression) prout-prout. Il ne s’agissait ici nullement pour lui de faire une démonstration, d’aller vers les excès, mais au contraire de trouver le ton juste pour toucher juste. Pari gagné, à en croire l’enthousiasme de la salle à la fin du concert — qui se terminera d’ailleurs sur un bis fascinant, un anonyme et néanmoins très beau ground Upon La Mi Re.

L’an dernier, Bertrand Cuiller, à la Folle Journée, jouait deux concertos de Carl Philipp Emanuel Bach avec son ensemble Le Caravansérail et c’était une franche réussite. Ce vendredi, avec les virginalistes anglais, il ne réussissait pas moins. Gageons que samedi et dimanche, chez Couperin et Rameau, l’émerveillement sera de nouveau de la partie.

Note

1. Gustave Flaubert, lettre à Ivan Tourguenieff, 25 juin 1876.

INFORMATIONS

Concert donné dans le cadre de la Folle Journée de Nantes le 5 janvier 2016.

Bertrand Cuiller jouera samedi 6 février à 19h (concert 236) et dimanche 7 février à 14h15 (315). Si vous trouvez des places, courez-y.

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