La nuit remue

par Wissâm Feuillet · publié samedi 23 septembre 2017

Petites drôleries de midi

Trois musiciens, quelques accessoires, un mélodica. Une performance en plein air à la croisée des arts : théâtre, bruitage, mime, chant, clapping… Mais que dire au juste de cet étrange spectacle qu’aucun mot ne peut décrire ou qualifier ? « Qu’est-ce que j’en pense ? Que vais-je essayer d’en penser ? Et surtout, que vais-je en écrire ? » : telles sont les questions qui se posent au critique de bonne foi qui a vu/entendu Les voix buissonnières. Si ce concert-performance nous a interloqués, et peut-être même plu, nous sommes bien incapables de dire pourquoi, car nous n’avons pas compris ! Mais, nous répondra-t-on, y avait-t-il quelque chose à comprendre ?

L’important est de voir et d’entendre ce que ces musiciens font, car aucun discours ne pourra en rendre compte. Expériences vocales allant des onomatopées à la mise en voix de poèmes quasi oulipiens, parodies d’un flash publicitaire ou du discours pseudo-esthète-bourgeois de deux critiques musicaux, jeux de mots, calembours, gestes… Tout est là, et l’ensemble paraît guidé par une trame dramatique qui, cependant, demeure impénétrable. Des scènes s’enchaînent, sans apparente cohérence, mais l’on rit, ou plutôt l’on sourit à cet agréable divertissement qui confine à l’absurde et nous donne l’impression de voir se rejouer un passage d’Un mot pour un autre de Jean Tardieu ou une performance du poète Gherasim Luca, ou encore de Ma Desheng.

La voix est à l’honneur : ses infimes modulations, la façon qu’ont deux voix de s’entrechoquer, de rebondir l’une sur l’autre ou de dissoner. Il est cependant dommage que la polyphonie ne soit pas davantage représentée, notamment la polyphonie à trois voix, jamais exploitée.

« Simplement, juste, si vous êtes juste venu pour prendre de l’air, je vous demanderai de le remettre en sortant. » Nous croyons avoir entendu cette phrase de la bouche d’une des musiciennes : voilà qui est propre à résumer l’esprit de cet ensemble. Comprenne qui pourra !

« Bach et l’Italie »

Il n’est guère de bon ton de commencer par un « coup de gueule », surtout lorsque l’on fait la critique d’un concert si soigné, si propre, dont il serait malhonnête de dire quelque mal. C’est pour cette raison que nous préférons écarter d’emblée notre principale réserve, qui n’a absolument rien à voir avec l’interprétation qu’il nous a été donné d’entendre. C’est bien simple : finira-t-on, un jour prochain, de toujours entendre se jouer le même répertoire italien ? Le Nisi Dominus de Vivaldi et le Stabat Mater de Pergolèse (donné dans sa version germanique, Tilge, Höchster, meine Sünden, écrite par Bach) commencent à être sérieusement rebattus, et par conséquent, se dénaturent. Nous pourrions ne point nous en lasser si nous n’avions conscience de tout ce qui n’est pas joué et qui pourrait l’être à chaque fois que l’on donne le Nisi Dominus, le Stabat Mater et autres « tubes ». Œuvres musicalement exceptionnelles, d’un accès facile, toujours saisissantes lorsqu’elles sont bien jouées, elles dissimulent cependant la partie submergée d’un immense iceberg. Qu’il serait bon de voir Damien Guillon dénicher autre chose ! Fort heureusement, le Salve Regina de Pergolèse est moins joué et avait presque le charme de la nouveauté.

Au-delà de cette réserve, puisque nous sommes là pour parler de ce qui a été joué et non pas de ce qui aurait pu l’être, la performance en la collégiale Saint-Lazare a été de bonne qualité, touchante parfois et, finalement, extrêmement plébiscitée par le public d’Avallon. Le programme, intitulé « Bach et l’Italie », prétendait mettre en évidence le rapport qu’entretenait Bach avec la musique Italienne et confrontait les trois œuvres susmentionnées. Toutes ont été interprétées avec goût, finesse, et la voix de Céline Scheen, que nous aimions déjà pour son intensité, a brillé dans le Salve Regina, encore que « briller » ne soit pas le verbe approprié tant l’œuvre est en demi-teintes. Concentrée, le visage toujours tendu, parfois même quelque peu grimaçant, Céline Scheen ne triche pas, elle s’investit pleinement dans ce qu’elle chante. Nous aimons nettement moins la voix de Damien Guillon – abondamment louée par ailleurs –, toujours juste, agile et précise dans les vocalises, mais qui nous a toujours semblé détimbrée, un peu sourde, comme bon nombre de voix de contre-ténors. Nous persistons à croire qu’une bonne voix de contralto ayant des graves beaucoup plus nets, fait bien mieux l’affaire qu’une voix de contre-ténor. Le répertoire religieux vivaldien a d’ailleurs été pensé plutôt pour des femmes, seules chanteuses dont le Prêtre Roux disposait à la Pietà… Toutefois, les deux voix se sont bien trouvées : Céline Scheen et Damien Guillon, dans le Tilge, Höchster

L’accompagnement instrumental était de bonne qualité. Joanna Huscza, premier violon, tient bien la route, précise et subtile. L’altiste, Michel Renard, se détache joliment dans le Bach (le Kantor a ajouté une partie d’alto au Stabat Mater de Pergolese), notamment dans la strophe « Sieh, du willst… ». André Henrich, à l’archiluth, propose, quant à lui, une réalisation intéressante, pleine de contreparties ingénieuses, mais n’improvise que peu de transitions, qui seraient propres à lier davantage deux mouvements. Dans ces conditions, nous aurions supporté une ou deux pièces instrumentales (quelque mouvement de sonate ou de concerto) qui auraient pu séparer agréablement ces trois œuvres essentiellement vocales.

Pures émotions dans « La nuit dévoilée »

Être subjugué : cela arrive si peu que l’on a peine à y croire. En ce sens, le chœur de chambre Mikrokosmos ainsi que le répertoire qu’il a interprété se sont imposés comme une de ces découvertes que l’on a rarement l’occasion de faire au concert. Il s’agit là, sans réserve, de notre « coup de cœur » du festival, insoupçonnable et insoupçonné. Émotions intenses et pures ressenties dans le cadre privilégié de la basilique médiévale de Vézelay, dont les vieux murs ont vibré. Rien, pourtant, ne le laissait présager, tant la musique interprétée pouvait paraître étrangère à nos préoccupations : un chœur de chambre a capella chantant du répertoire moderne et contemporain méconnu (anglo-saxon, des pays de l’Est et du Nord). Mis à part les noms de Grieg et de Poulenc apparaissant sur le programme, nous avons, de prime abord, été glacés par des noms qui, sans être imprononçables, annonçaient au moins un dépaysement. Gjermund Larsen, Jaakko Mantyjärvi, Veljo Tormis…

Grand mal nous a pris d’hésiter ! La rencontre avec cette musique et avec ce chœur à la personnalité forte a été bouleversante, et l’émotion fut pleinement partagée. Avec une grande économie de moyens (costumes noirs, colliers quasi semblables pour les dames, quelques percussions et de sobres déplacements), Loïc Pierre, qui se consacre depuis de nombreuses années à la direction de chœur et à la mise en scène, a proposé un spectacle musical spatialisé dont la dramaturgie, simple et élégante, nous a touchés dès les premières notes, la présence de chacun étant belle et forte. Un subtil jeu de lumières, douces et utilisées avec parcimonie, rehaussait la puissance de la performance. Naviguant tranquillement entre la scène, les collatéraux et le fond de la nef, les chanteurs n’étaient jamais au même endroit et, la plupart du temps, enveloppaient le public dans l’obscurité. Les voix venaient de toutes parts mais n’étaient jamais grêles et mal réparties ; au contraire, elles occupaient l’espace, le remplissait tant les harmonies étaient rondes, pleines et, pour certaines pièces, vraiment riches. Le programme interprété semblait pensé pour sonner dans cette basilique.

Certaines conventions ont même été allègrement brisées : le chœur tourne le dos au public, le chef dirige le chœur depuis la scène où il est seul debout, adoptant des postures qui font un peu songer à celles d’un gourou, d’un chaman… L’ambiance qui en résulte tient du mysticisme enchanteur ou de l’ésotérisme saisissant, on ne sait pas trop. L’on cherche les musiciens des yeux, l’on s’étonne de voir Loïc Pierre diriger un chœur qui est absent de notre champ de vision… Tout est fait pour surprendre et l’on est surpris, sans aucun doute.

De belles identités vocales se sont fait entendre à l’occasion de quelques passages solistes et au gré de notre écoute de tel ou tel chanteur parmi la masse, mais malgré cela, l’ensemble Mikrokosmos s’est forgé un vrai son de chœur où ces identités, pourtant bien perceptibles, ne débordent pas et, malgré tout, se laissent entendre. C’est l’idéal que tout chœur de chambre cherche à atteindre. Le travail mené en amont doit être colossal, car tout « roule » (c’était leur soixante-douzième fois dans ce programme !), d’autant plus que les mains des musiciens ne sont encombrées d’aucune partition. Tout est chanté par cœur, et cela laisse précisément la place au jeu, au mouvement, à l’occupation de l’espace. S’agissant de mains, celles du chef sont économes, d’une précision et d’une acuité saisissantes : un rien suffit à suggérer une dynamique, proposer une nuance. De cette direction minimaliste et efficace découlent une extrême précision des entrées et une rhétorique sans esbroufe. De quoi être immédiatement saisi plus que convaincu.

De ce programme mêlant musique savante et pièces d’inspiration populaire, nous retenons en priorité l’indescriptible Leon de Joby Talbot, dont deux extraits furent donnés, l’un ouvrant le concert de façon sublime : ces lignes féminies aériennes, rejointes par de longues notes tenues par les hommes, accompagnées des tintements de cloches tubulaires, nous ont semblé être quelques incantations magiques surgies du Moyen Âge pour illuminer une veillée de pèlerins, et le charme (dans les deux sens du terme !) a ainsi opéré dès le début. Les sublimes extraits du cycle Figure humaine de Poulenc nous ont aussi particulièrement plu : la musique et son interprétation, malgré une diction un peu confuse, ont donné aux poèmes d’Éluard la puissance qu’ils n’avaient pas. Ce concert restera dans les mémoires et se prolongera au disque : le programme « La nuit dévoilée » est d’ores et déjà disponible en passant par le site du chœur. Nous nous procurerons l’enregistrement rapidement !

INFORMATIONS

Concerts donnés dans le cadre des Rencontres musicales de Vézelay le 25 août 2017.

Ensemble Les voix buissonnières – 12h15, terrasses de l’abbaye

Ensemble Le Banquet Céleste, Céline Scheen et Damien Guillon – 16h, en la collégiale Saint-Lazare d’Avallon

Chœur de chambre Mikrokosmos, sous la direction de Loïc Pierre – 21h, en la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay

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