Le théâtre, le drame, l’éclat

par Loïc Chahine · publié samedi 23 decembre 2017 ·

On le sait : ce qui fait que l’on entend bien plus de « World Premiere Recordings » dans le répertoire lyrique italien, c’est avant tout l’exigence, pour l’opéra français, d’un d’un orchestre conséquent et d’un chœur. Le récital, dès lors, peine à rendre compte de cette musique-là. Fallait-il s’avouer vaincu en attendant de pouvoir réaliser des intégrales ? Benoît Dratwicki et le Centre de Musique Baroque de Versailles ne l’entendaient pas de cette oreille, et ont concocté plusieurs programme mêlant airs, duos, danses, chœurs… Le Concert Spirituel vient de fêter ses trente ans avec un tel « gala », et en voici un autre qui vient de Hongrie, enregistré pour le label Glossa.

Des Plaisirs de l’Île enchantée de 1664 à Iphigénie en Tauride en 1779, cet Opéra pour trois rois parcourt des ouvrages connus de Rameau (Platée), parfois dans des versions tardives (la « révision » de Castor et Pollux de 1770, avec un peu de vents en plus), d’autres illustrés occasionnellement au disque, comme Scylla et Glaucus de Leclair ou les désormais introuvables Fêtes de Paphos de Mondonville, et d’authentiques raretés : Les Caractères de la Folie de Bury, Canente de Dauvergne, Le Pouvoir de l’amour de Royer… Bref, un heureux mélange de (quasi) tubes (la Marche pour la cérémonie des Turcs du Bourgeois Gentilhomme, la danse des Sauvages des Indes galantes) et de découvertes totales. La recette semble idéale : elle permet de se faire plaisir en retrouvant de vieilles connaissances tout en défrichant des pans nouveaux de répertoire. Hâtons-nous qu’ici, aucune page semble n’avoir été retenue pour faire du remplissage ou pour dire fièrement « regardez, personne n’a jamais enregistré ça auparavant ! » — autrement dit, les pages inédites ne sont pas là que parce qu’elles sont inédites, mais parce qu’elles sont de qualité.

Enfilade de jolies perles détachées les unes des autres ? Le récital s’affranchit trop souvent du drame. Ici, c’est le contraire : tout n’est que dramaturgie. Ainsi, l’ensemble semble, à l’écoute, puissamment structuré — et c’est particulièrement vrai de toute la première partie, du premier CD, qui s’ouvre sur une sorte de fête par deux fois troublée : un « paisible séjour » (piste 2) est dévasté par un monstre (piste 3), lequel est abattu (piste 4), ce qui donne lieu à réjouissance (pistes 5 à 8), interrompue par la colère des vents — tempêtes et oracles (pistes 9 à 14), résolution (piste 15) et nouvelles réjouissances terminées par une vaste chaconne avec chœur — celle du Pouvoir de l’Amour de Royer, qui n’a pas composé que la « Marche des Scythes ». Cette première partie fait montre d’une belle homogénéité, et l’on croirait que tout cela est réellement à peu près de la même main — Rebel et Francœur aurait pu fabriquer un tel arrangement en leur temps.

Au début du deuxième CD, faire se succéder l’aimable galanterie virtuose de Mondonville (piste 2, « Liberté charmante » du Carnaval du Parnasse) au drame composé dans un style classicisant de Philidor (piste 3, duo d’Ernelinde) est en soi un acte dramaturgique — et c’est la nouvelle force de cette entreprise : tirer de la variété même des styles présentés dans cette seconde partie pour faire drame. Si la fin, de ce point de vue, semble épuiser le procédé, on n’aurait guère voulu se priver de la très belle Symphonie ajoutée par Dauvergne à Callirhoé en 1773. Drôle d’idée que le Sommeil d’Atys version Piccinni ? Belle trouvaille, plutôt !

L’exécution répond au dessein de l’entreprise. Dénué de toute préciosité, l’Orfeo Orchestra et le Purcell Choir possèdent une intensité, un impact qu’on est tenté (lieu commun) de rattacher à l’Europe de l’Est dont ils sont. L’émission du son, chez le chœur comme chez l’orchestre, est franche, riche en harmoniques aiguës. Les phalanges dirigées par György Vashegyi ont clairement puisé chez Mondonville, auquel elles ont consacré deux opus discographiques très réussis (des Grands Motets et la pastorale dramatique Isbé) un dynamisme explositf et un puissant enthousiasme qui font oublier, çà, une légère instabilité rythmique, là une justesse pas tout à fait impeccable dans un trait rapide et aigu. Ainsi, l’Orage de Platée est très impressionnante : voilà un orage qui n’est pas de pacotilles. Il en va de même du Combat de Castor et Pollux. La brève Ritournelle des Fêtes de Paphos trouve une véritable urgence dramatique — car le drame, tout est là. Cela n’empêche pas les pages de demi-caractère de réussir, se flattant d’une belle rondeur, d’une plénitude agréable, comme une Symphonie des Surprises de l’Amour de Rameau tout en équilibres. C’est le même équilibre qui règne dans l’air avec chœur « Liberté charmante » de Mondonville : le chœur ne couvre pas le soliste, mais ne s’efface pas non plus derrière lui.

Il fallait des chanteurs qui pussent passer de la même manière du galant badinage à la véhémence du tragique. On ne chante plus les louanges de Chantal Santon-Jeffery. Quel engagement ! Il n’est point une page qu’elle laisse aller à la routine, point une répétition des mêmes paroles qui se relâchent (par exemple dans l’air « Ô malheureuse Iphigénie » de Gluck). C’est encore une fois du grand art, on s’y est presque habitués. Et quel abattage, dans « Vents furieux » ! On n’attendait guère Emöke Baráth dans la musique française — à qui elle a pourtant consacré un récent récital, des mélodies de Debussy. Dès le duo « Quels sons ! quel bruit soudain ! » (tiré d’Issé de Destouches), elle fait presque jeu égal avec « la » Santon. D’abord, les deux voix ne vont pas sans se ressembler ; le timbre d’Emöke Bartáth est un peu plus sombre, sans toutefois manquer de brillant, les vocalises sont enlevées avec aisance et précision. Son « Tristes apprêts, pâles flambeaux » demeure néanmoins un peu survolé. Thomas Dolié semble ici en grande forme. La voix, jamais arrogante, ne s’assombrit pas artificiellement mais s’épanouit avec clarté et livre le texte avec brio. C’est à lui que revient l’ultime page soliste, « Quel éclat dans ces lieux » (du Ballet de la Paix de Rebel et Francœur). Quel éclat, en effet.

Cet éclat, ce brio, ces fastes, on les attendait dans un double-disque intitulé Un Opéra pour trois rois, et ils sont omniprésents au long de la grosse heure et demie de musique. Le titre rappelle que chaque œuvre dont un extrait est ici présenté a fait l’objet d’une exécution (voire d’une création) en présence de Louis XIV, Louis XV ou Louis XVI. Aujourd’hui, plus de rois, mais le public — qui est gâté.

INFORMATIONS

Un Opéra pour trois rois

Extraits d’œuvres de Lully, Rameau, Destouches, Mondonville, Lalande, Blamont, Dauvergne, Leclair, Royer, Philidor, Bury, Gluck, Piccinni, Rebel et Francœur.

Chantal-Santon Jeffery, Emöke Bartáth, Thomas Dolié.

Purcell Choir
Orfeo Orchestra
György Vashegyi, dir.

2 CD, 47’51 + 43’55, Glossa, 2017.

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