In the shadow of Beethoven

par Wissâm Feuillet · publié samedi 2 juillet 2016 · ¶¶¶¶

« In the shadow of a giant » : c’est sur ces mots que s’ouvre le livret d’accompagnement de ce tout récent enregistrement des sonates pour violoncelle et pianoforte de Ferdinand Ries. On le devine aisément, ce « géant », c’est Beethoven, dont l’ombre aurait, dit-on, nuit à la réputation de Ries qui s’en serait trouvé méconnu. N’accusons pas trop hâtivement Beethoven d’avoir eu l’indélicatesse de ne point surveiller de plus près son ombre. La seule erreur du grand Ludwig à l’endroit de son ami et élève Ries, à qui il enseignait le pianoforte, fut peut-être de l’abandonner à l’enseignement du fade Albrechtsberger. Malgré cela, la vie, la carrière et l’œuvre des deux hommes ne sont pas sans échos : tous deux originaires de Bonn, virtuoses du pianoforte, ils dédient à leur instrument des sonates, des concertos et des trios mémorables. Plus surprenant, ils se consacrent avec un certain intérêt au répertoire pour violoncelle et pianoforte, et laissent derrière eux des sonates remarquables, trois pour Ries, cinq pour Beethoven.

Ce sont ces trois sonates de Ries, pas enregistrées depuis plus de dix ans et, à vrai dire, rarement touchées, que Gaetano Nasillo et Alessandro Commellato, deux étoiles montantes d’Italie, interprètent avec un talent et une énergie qu’on sent dès le premier accord arpégé de la grande sonate op. 20 : d’un coup d’archet ample et autoritaire, Gatano Nasillo ouvre un récital haletant, à la fois plein de verve, de grandiloquence et de retenue poétique. L’écriture de Ries ressemble à celle de Beethoven : extrêmement virtuose pour les deux instruments qui s’accompagnent à tour de rôle, elle laisse à chacun des moments de gloire particulièrement expressifs, mais ménage aussi des coups d’éclat communs à l’intensité explosive. Accords arpégés, doubles cordes, bariolages, pizzicati, sauts de cordes, utilisation de l’ensemble de l’ambitus… Ries n’est pas avare avec le violoncelliste qui, à chaque page, relève un nouveau défi technique, et la technique de G. Nasillo est impeccable. Le pianofortiste se voit offrir des difficultés du même acabit, d’autant plus difficiles que Ries était un instrumentiste hors pair. Ces difficultés, des deux côtés, sont toujours surmontées avec un naturel admirable.

Chaque sonate, comme chez Beethoven, s’ouvre sur un mouvement généralement agité et très large, allant de huit à seize minutes, sorte de grand prélude distendu aux tempos variés servant, en quelque sorte, d’exposition et de démonstration de virtuosité ; s’ensuivent un ou deux mouvements plus modérés ; enfin, un mouvement rapide en forme de rondo ou de polonaise clôt la sonate sur une note fantasque et parfois même dansante. C’est à ces rondos conclusifs qu’on revient en priorité : mélodiquement soignés et immédiatement évocateurs, contrastés à l’extrême, ils oscillent entre la luminosité de la polonaise et l’opacité douloureuse du nocturne (le rondo de la sonate op. 125 est, en cela, une merveille), ce que les deux instrumentistes partagent avec une complicité audible et non sans humour : on entend A. Commellato, à tel moment, utiliser en toute discrétion les clochettes du pianoforte…

C’est avec franchise et élégance que Gaetano Nasillo aborde ces sonates de Ries, fort d’une excellente maîtrise technique et de très belles intentions ; Allessandro Commellato, qui nous avait enchanté dans le « Septuor militaire » de Hummel (Brillant Classics, 2010), persiste et signe une admirable prestation.

Ce duo dont le succès est dû, n’en doutons pas, à l’entente parfaite entre ces deux instrumentistes, est aussi le résultat d’une belle adéquation des instruments choisis : le violoncelle, un modèle italien (Ungarini) du milieu du xviiie siècle, rond et sombre, se marie joliment avec le pianoforte, un Böhm de 1825 aux aigus cristallins et à la registration riche typique des instruments viennois, idéal pour interpréter ces sonates écrites autour des années 1820. En les écoutant, on sent déjà Ries sortir un peu de l’ombre de son maître.

Extrait

Sonate op. 125, Rondo, Allegretto

INFORMATIONS

Ries : Sonates pour violoncelle et piano

Grande sonate op. 20
Grande sonate op. 125
Grande sonate op. 21

Gaetano Nasillo, violoncelle Antonio Ungarini (vers 1750)
Alessandro Commellato, pianoforte Joseph Böhm (1825)

1 CD, 78’44, Brillant Classics, 2016.

Ce CD peut être acheté en suivant ce lien.

D’AUTRES ARTICLES

Lettre ouverte à Jordi Savall, et ce qui s’ensuit.

Le texte suivant est en fait constitué de trois « posts » par le violiste et violoncelliste Roberto Gini, ancien élève et…

Zefiro ou l’excellence. Dresden • Ensemble Zefiro.

Portrait de Dante en grand opéra. Benjamin Godard : Dante • U. Schirmer, E. Montvidas, V. Gens.

L’amour naît d’un regard, et un regard suffit. Stradella : Lagrime e sospiri • Chantal Santon Jeffery, Galilei Consort.

Mafalde corte con Zucchine e Gamberetti

On dit toujours force mal des réseaux sociaux, mais sans…