Et vive Silbermann !

par Loïc Chahine · publié lundi 14 septembre 2015

Johann Friedrich Agricola, élève de Bach, raconte qu’à une date indéterminée, Gottfried Silbermann, facteur d’orgue de son état, ayant fabriqué deux instruments qu’on appelle aujourd’hui pianoforte, s’en vint montrer son travail à Johann Sebastian Bach, qui les essaya. Ce dernier « avait loué et même admiré la sonorité, mais en même temps, il avait reproché que l’aigu était trop faible et trop difficile à jouer ». L’action se situe probablement en 1736.

Monsieur Silbermann, qui ne pouvait souffrir la moindre critique à l’endroit de ses instruments, avait très mal pris la remarque, et il en voulut longtemps à Monsieur Bach pour cela. Toutefois, sa conscience lui disait que Monsieur Bach avait raison. (…) Il se mit à réfléchir avec empressement à la manière d’améliorer les défauts qu’avait notés Monsieur Bach. Il y travailla pendant de nombreuses années.

Une fois le nouvel instrument au point, Silbermann en vend plusieurs, dont un, nous dit Agricola, « à la cour princière de Rudolstadt » et un autre à « Sa Majesté le Roi de Prusse ».

Monsieur Silbermann avait eu la louable ambition de montrer un instrument de nouvelle fabrication au défunt Kapellmeister Bach et de le lui faire examiner, et il obtint cette fois de lui son entière aporobation.

Malheureusement, on ne sait pas précisément dans quelles circonstances s’effectua ce nouvel examen. En revanche, on sait que Bach servit d’intermédiaire dans la vente d’un instrument de Silbermann au comte Branitzky. Par ailleurs, il est très probable que lors de sa visite à la cour de Frédéric II en 1747, Bach joua sur un pianoforte de Silbermann « de nouvelle fabrication ». Le flou terminologique entre clavecin et pianoforte (on parlait encore souvent de clavecin pouvant faire le piano et le forte) demeurera longtemps, mais il semble tout à fait possible d’assimiler le « clavecin en marqueterie qui restera aussi longtemps que possible en possession des deux familles » mentionné sur l’inventaire après décès de Bach, et le « Piano et Forte de Silbermann, d’un son et d’un volume incomparables, construit en forme d’aile, corps et couvercle en marqueterie » qui fut vendu, après la mort d’Anna Magdalena, par un marchand ami de la famille Bach. Si l’on accepte cette hypothèse, Bach ne se serait pas contenté d’essayer les pianoforte de Silbermann : il en aurait acquis un.

Le fait que Silbermann ait été par ailleurs facteur d’orgue n’est peut-être pas pour rien dans la diversité de registres dont il pourvoit ses pianoforte : car s’il n’y a pas de pédales, il y a des registres, qui s’actionnent manuellement — et non, parfois, sans quelque difficulté, ils sont donc faits pour être utilisés, le plus souvent pendant une pièce entière. L’un de ces registre imite en un sens le cymbalum en levant les étouffoirs et en conférant au son une vaste résonnance : un autre “jeu” approche des cordes une pièce en ivoire. Si un système de jeux existe aussi sur le clavecin, les sonorités qui en résultent sont moins différentes que celles qui peuvent sortir d’un pianoforte de Silbermann.

On sait gré au festival de Sablé de clore son cycle sur les claviers anciens par des extraits du second livre du Clavier bien tempéré confiés au spécialiste des pianos anciens Tobias Koch. Les préludes et fugues du Clavier bien tempéré, quoique réunis en recueil et formant une sorte de tout habilement varié, peuvent être considérés comme des pièces séparées (en considérant que le prélude et la fugue forment une seule pièce, bien entendu), et constituent probablement un terrain idéal pour illustrer l’ensemble des possibilités de cet instrument. Tobias Koch le sait et en joue avec un brio qu’on a peine à concevoir quand on ne l’a pas entendu. Tout en modestie, il laisse l’instrument réalisé par Kerstin Schwarz au centre des attentions, y compris des siennes d’ailleurs.

Le pianiste excelle à créer des atmosphères, en particulier une ambiance feutrée, presque mystérieuse — c’est le cas dans la fugue en ut mineur, puis dans le prélude en ut dièse mineur, par exemple, ou encore du prélude en fa mineur presque murmuré —, mais aussi à mettre en valeur la musique, que ce soit le thème des fugues ou les inventions de Bach. Le toucher est délicat, le phrasé d’une finesse jamais ostentatoire — on ne sent pas un « ah, voyez-moi comme je phrase ça ». La registration est choisie avec art. Ainsi, le choix du jeu qui rappelle le cymbalum dans le prélude en ut dièse majeur permet de faire sonner les bariolages comme de laisser entendre clairement la conduite de la basse. La fugue qui suit — pour laquelle le jeu cymbalum a été ôté, afin de rendre clairement le contrepoint — ne manque pas, même, d’une note d’humour, avec ses basses qui sonnent de manière un peu blagueuse. Au début du prélude en mineur, on se dit « là, le registre est mal choisi, c’est brouillé » (brouillage, d’ailleurs, presque lisztien), puis, au bout de quelques mesures, on comprend que c’était un effet tout à fait calculé et que ce choix permettrait de rendre justice à tel autre élément de la partition. La lecture de Tobias Koch ne manque ni d’inventivité, ni de rigueur. C’est du Bach, et c’est du pianoforte en même temps.

Comment Bach lui-même jouait-il sa propre musique sur son instrument de Silbermann ? Nous n’en avons, bien sûr (faut pas rêver non plus), aucun témoignage. Il est probable qu’il sut faire preuve de la même curiosité que Tobias Koch, de la même faculté d’expérimentation et d’adaptation. En ressuscitant ces sonorités qui nous parviennent rarement — car les copies d’instruments de Silbermann ne sont pas si courantes sur les scènes françaises ni dans la discographie, quoiqu’elles existent —, ces sonorités qui sont nées à l’époque même où Bach composait, c’est un monde tout à fait fascinant qui se fait jour. La musique en sort renouvelée, car le jeu n’est ni celui que l’on pourrait adopter au clavecin, ni celui que l’on pourrait mettre en œuvre sur le piano moderne. C’est encore autre chose, une chose encore fraîche et remplie d’idées neuves, une chose en tout cas pleine de saveurs. Et quelles saveurs !

INFORMATIONS

Johann Sebastian Bach, Le Clavier bien tempéré, livre II (extraits).

Tobias Koch, pianoforte de Kerstin Schwarz (2013) d’après Gottfried Silbermann (1749).

Concert donné le samedi 29 août 2013 en l’église Saint-Philibert de Fontenay-sur-Vègre, dans le cadre du Festival de Sablé.

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