« Tu n’admires pas assez ». La Côté Fleurie, Proust et Flaubert

par Maëlle Levacher · publié dimanche 19 juillet 2015

Je voulais pour ces vacances une plage qui soit un peu Balbec, et je partis pour Trouville. Au détours des rues, je croisai les figures de Proust et de Flaubert, bien plus souvent que je ne m’y serais attendue, mais pas comme je l’aurais rêvé.

Depuis Trouville, je fais une excursion à Cabourg, censée avoir inspiré Balbec. Mais à Cabourg on n’est nulle part en 1910. Cependant le commerce connaît son affaire : on vend des vêtements à l’enseigne « La recherche du temps perdu » (« Côté broderie » et « Côté charme », au choix). Pire : « Centre commercial Balbec ». Cela m’a blessée, je n’ai pas su m’en amuser sur le coup, et j’ai maudit l’équipe municipale responsable de « Centre commercial Balbec ». Toucher à la Recherche, c’est toucher à l’intime des lecteurs de Proust. Marcel annonce dans Le Temps retrouvé qu’il veut faire un « livre, grâce auquel [il] leur fournirai[t] le moyen de lire en eux-mêmes2 ». Proust y a réussit, au témoignage de Lina Lachgar : « Je ne suis pas certaine que je doive me vanter d’avoir lu plus de quarante fois La Recherche. J’y découvre tous les jours ces inestimables richesses dont je ne peux pas plus me passer que d’air et de musique. […] Marcel Proust et son œuvre sont devenus partie intégrante de ma vie, au point qu’il arrive parfois que des lignes entières de La Recherche se glissent à l’intérieur de mon sommeil3. » C’est exceptionnel, tout de même, une œuvre qui parvient à cela ; comment sa dignité s’accommoderait-elle de la révérence d’un centre commercial ?

L’Hôtel Flaubert de Trouville est un luxueux trois étoiles de plain-pied sur la plage. Flaubert n’y a jamais séjourné. Le logo de l’établissement : sous un croissant de lune, Flaubert – crâne chauve, cheveux longs et large moustache – dort paisiblement entre les ailes d’un cygne, endormi lui aussi, mais promenant sur les eaux une longue plume serrée dans son bec – la plume de l’écrivain sans doute. L’artiste aura voulu nous rappeler que Flaubert était un poète doux, qui puisait son inspiration dans la rêverie lunaire, et que son talent devait beaucoup au sommeil. L’artiste, donc, connaissait bien son Flaubert... Il a pris soin en tout cas de respecter les idées reçues du grand public (il en partage peut-être le Dictionnaire4), qui ne voudrait pas qu’un auteur soit une lucidité braquée sur lui, et encore moins qu’il travaille par exemple, qu’il travaille beaucoup même, et toute sa vie, à composer des phrases parfaites que personne n’entend (au sens courant du verbe entendre) parce que les profs de français, qui n’ont pas manqué de nous apprendre que « Flaubert avait un gueuloir, où il disait ses textes pour voir si c’était beau », refusèrent de les gueuler. « On n’arrive au style qu’avec un labeur atroce, avec une opiniâtreté fanatique et dévouée5 », écrivait Flaubert dans sa jeunesse. Du labeur atroce sont nées, dans l’exubérance visionnaire des épisodes épiques comme dans les tableaux de mœurs6, ces scènes impeccablement rythmées, allusives sans équivoque par la vertu de l’écriture la plus « serrée », et des phrases telles que (à voix haute je vous prie) : « Alors une voix aiguë s’éleva, une autre y répondit ; et les cent Anciens, les quatre pontifes, et Hamilcar debout, tous à la fois entonnèrent un hymne, et répétant toujours les mêmes syllabes et renforçant les sons, leurs voix montèrent, éclatèrent, devinrent terribles, puis, d’un seul coup, se turent7. » Les profs de français, qui étaient à même de faire sauter la beauté à nos oreilles, ne l’ont pas fait (on s’en est tout de même sorti apparemment). Il faut s’autoriser à gueuler un quelconque de nos auteurs contemporains, entendre ce que ça donne, et réfléchir à ce qui distingue une œuvre d’art d’un divertissement textuel.

Proust est victime du même refus d’oralité que Flaubert. Il paraît qu’il écrit des phrases tellement longues, le cuistre, qu’à la fin de la phrase on ne sait même plus de quoi elle parlait à son début. Lorsque l’on écoute une symphonie, reproche-t-on au compositeur de faire des phrases à rallonge sous prétexte qu’à la fin du mouvement, on a oublié comment il commençait ? La Recherche n’est pas pour son lecteur qu’un roman, c’est une seconde vie qu’il doit vivre comme toute vie dans un bain d’impressions équivoques. Ajoutons que pour lire la Recherche, il faut sans doute être soi-même en dialogue avec son passé ; tout le monde ne l’est pas, ou ne l’est qu’à certains moments de son existence.

Il faut maintenant parler des madeleines. Une boutique cabourgeoise en présente dans des vitrines ornées du portrait en médaillon de Proust. Ce monsieur doit être confiseur, peuvent croire les gamins ; on lui mettrait un petit calot blanc à rayures sur le crâne que le travestissement serait parfait (« Les sucres d’orge de Maître Marcel »). Or, il y a des gens pour se récrier. Mon père, par exemple : « Je suis choqué par les madeleines au chocolat. Si les madeleines de Proust avaient été au chocolat, ça se saurait, non ? » Papa, je partage ton sentiment de révolte, mais prenons le temps de nous demander : que sait-on exactement des madeleines de Proust ? D’abord, « madeleine de Proust » fait référence à des (à voix haute je vous prie) « gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques », ou « petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot8 ». « Madeleine de Proust » est – tous les dictionnaires « en ligne » vous le diront – une expression, j’ajouterais : figée, une image désignant « un micro-événement qui fait resurgir des souvenirs de jeunesse. Un acte mineur porteur d’une forte charge émotionnelle9 ». Je proposerais quant à moi : « quelque chose qui provoque une sensation, laquelle entraîne nécessairement une réminiscence, le surgissement de “l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi10” ; ce surgissement s’accompagne d’une troublante émotion, née de la conscience soudaine de la profondeur du temps et de ce qu’elle oppose à la finitude ». Ce qu’elle oppose à la finitude, j’insiste : la madeleine est convoquée par les médias pour imager une petite chose familière et sympathique qui nous rappelle notre enfance11. Pourtant elle nous parle de la mort et du combat qu’on lui livre. Elle s’accompagne, toujours dans les médias, d’une pointe de nostalgie souriante. Mais Marcel ne parle pas de cela, il parle d’un « plaisir délicieux » qui lui a « rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire », de sorte qu’il a cessé un instant de se « sentir médiocre, contingent, mortel »12.

Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir13.

Écouter la réminiscence, l’interroger (puis la convertir en littérature), tout cela se fait au prix d’une ascèse ; Marcel ne cesse de déplorer tout au long de la Recherche ses atermoiements, d’avouer qu’il se laisse aller à la paresse en n’approfondissant pas ces phénomènes pour en rechercher l’essence, au prix d’un effort démesuré (flaubertien). Et l’on nous dit : « Centre commercial Balbec ».

Ma paraphrase pour « madeleine de Proust » est longue, certes ; où l’on comprend que l’image, fort économique, remporte un tel succès parmi les journalistes (Bizarrement, l’expression figée « inventaire à la Prévert », synonyme de « inventaire », emporte un succès comparable sans avoir la même propriété avantageuse). Remarquons aussi que les madeleines paraissent dans Combray, à la p. 44 de mon édition de la Recherche qui en compte 2400. N’importe quel clampin qui n’a fait qu’entrouvrir le livre peut donc mobiliser les madeleines en se disant, Ça du moins, je l’ai lu14. Je ne dis pas qu’il doive « se farcir » toute la Recherche, qui l’ennuie, pour obtenir le droit de la citer ; j’avance qu’il devrait faire l’effort de chercher autre chose que « madeleine de Proust », construire sa pensée et sa phrase au lieu de faire n’importe quoi avec celles des autres.

Mais les madeleines reviennent à la fin de la Recherche, dans Le Temps retrouvé, et l’on voit qu’elles n’avaient été dans Combray que des prémices, qu’une expérience fondatrice qui ne prendrait toute sa mesure que 2350 pages plus loin. Les madeleines reparaissent alors parmi d’autres vecteurs de réminiscence : le trébuchement sur deux pavés inégaux restitue Venise à Marcel ; le son d’une cuillère cognée contre une assiette le réinstalle un moment dans un train à l’arrêt le long d’un bois ; une serviette de table portée à la bouche le ramène sur la plage de Balbec ; la vue du titre François le Champi, enfin, fait renaître Marcel enfant15. C’est alors que Marcel est enfin poussé dans la carrière d’auteur par cette avalanche de résurrections dont il atteint enfin les sources. Le roman que nous venons de lire va enfin commencer de s’écrire. Le temps, c’est diablement complexe ; l’image de la madeleine, c’est diaboliquement simple. Qui s’en soucie ? Personne ne va jusqu’à la fin du roman, non ? Exceptés Lina Lachgar, moi, quelques personnes de ma connaissance... et peut-être beaucoup, beaucoup de gens, en fait, qui sait...

Notes

1. « Tu n’admires pas assez, tu ne respectes pas assez. Tu as bien l’amour de l’art mais tu n’en as pas la religion […]. » Gustave Flaubert, Lettres à sa maîtresse, S. Kerandoux édit., Rennes, La Part commune, 2008, t. I (4 août 1846-22 février 1852), p. 296 (lettre à Louise Colet, 11 janvier 1847).

2. Marcel Proust, Le Temps retrouvé (1927, posthume), dans À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, Quarto, 1999, p. 2390.

3. Lina Lachgar, Sept rêves avec Marcel Proust, Paris, La Différence, 1997, p. 12–13.

4. « Artistes. Ce qu’ils font ne peut s’appeler “travailler”. » Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, dans Bouvard et Pécuchet, C. Gothot-Mersch édit., Paris, Gallimard, Folio classique, 1979, p. 489–490.

5. Gustave Flaubert, Lettres à sa maîtresse, op. cit., p. 76 (lettre à Louise Colet, nuit du 14 au 15 août 1846).

6. « Cette gageure, M. Flaubert, du moins, l’a-t-il gagnée ? » C’est la question que pose Sainte-Beuve à la sortie de L’Affaire Lemoine que Flaubert publie juste après Salammbô… dans les pastiches que Proust a donné de ces deux auteurs. Marcel Proust, « L’“affaire Lemoine” par Gustave Flaubert », et « Critique du roman de M. Gustave Flaubert sur L’“affaire Lemoine”, par Sainte-Beuve, dans son feuilleton du Constitutionnel », Pastiches et mélanges (1919), Paris, Gallimard, L’imaginaire, 1992, p. 28 pour la citation.

7. Gustave Flaubert, Salammbô (1862), Paris, Rombaldi, 1939, p. 122.

8. Marcel Proust, Combray, dans Du côté de chez Swan (1913, 1919), dans À la recherche du temps perdu, éd. cit., p. 44 et 46.

9. « L’expressio de la semaine : Une madeleine de Proust », site ActuaLitté, les univers du livre, 10 mai 2013.

10. Marcel Proust, Combray, op. cit., p. 46.

11. « Et la vanille est de loin l’arôme le plus en vogue au niveau mondial, mis à toutes les sauces dans les confiseries, shampoings et même parfums. À cela une raison, l’effet “madeleine de Proust”, selon Olivier Maubert, directeur du marketing du spécialiste français des arômes alimentaires Robertet : “La vanille est tellement utilisée dans les produits pour enfants que son odeur rappelle aux adultes les moments les plus sécurisants de leur jeunesse.” » Florent Latrive, « Vanilla Coke doit doper la firme d’Atlanta », Libération, 16 mai 2002.

12. Marcel Proust, Combray, op. cit., p. 44–45.

13. Id., p. 46.

14. Ou pas. Dans un article consacré à la mémoire involontaire dans le champ des neurosciences, on lit : « Vous vouliez expliquer ce qui se passe quand, sans vous y attendre, après avoir goûté à une assiette de semoule un peu dégueu, vous repensiez aux maux de ventre du dimanche soir devant Disney Channel ? Vous disiez : “C’est comme une madeleine de Proust, mais en pas terrible.” D’ailleurs, même pas besoin d’avoir lu Proust pour le dire. » Charlotte Pudlowski, « L’épisode de la madeleine de Proust n’est pas ce que vous croyez », 28 février 2013.

15. Marcel Proust, Le Temps retrouvé, op. cit., p. 2263–2264 et 2275–2276.

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