Hommage à Alan Curtis

par Pedro-Octavio Díaz Hernández · publié jeudi 16 juillet 2015

Alan Curtis nous a quittés hier, mercredi 15 juillet 2015, à 81 ans, au cœur des collines ensoleillées de Toscane. La musique et le baroque en particulier perdent en lui un indéfectible allié et découvreur infatigable.

Issu de cette génération qui rêva la musique ancienne et concrétisa l’interprétation sur instruments d’époque, Alan Curtis a voulu révéler au monde la beauté de la musique baroque sous ses couleurs d’origine. De Cesti à Traetta en passant par sa monumentale production händelienne et quelques incursions chez Mozart, ce claveciniste entra dans l’histoire par le chemin de la mémoire et de la fidélité. Il était aussi musicologue — sa thèse portait sur Sweelinck —, et ses recherches demeurent difficilement contournables — son édition de L’Incoronazione di Poppea pour Novello en 1989 permit à nombre de mélomanes d’approcher la partition de l’œuvre. Il fut parmi les premiers à se hasarder dans les terres de l’opéra vénitien, jouant Monteverdi, mais aussi Cavalli (L’Erismena qu’il enregistra en… 1968 !), par exemple, mais aussi La Finta Pazza de Sacrati dont il donna une recréation mondiale en 1987.

Grâce à son enthousiasme et à un sens juste de la reconstitution, c’est à Alan Curtis que nous devons quelques belles perles de la discographie de l’opéra baroque. Pour ma part, passionné de Händel, c’est dans ses enregistrements d’Admeto, de Radamisto, de Rodelinda, d’Ezio ou de Floridante que j’ai pu découvrir l’ampleur formidable du génie händelien. Mais son apport à la discographie ne se limite pas au Sassone qui fut si caro à son cœur : il sut rendre justice aussi, par exemple, au Buovo d’Antona de Traetta, au David de Conti ou à l’Ezio de Gluck. Si l’on a émis des réserves sur sa capacité à transmettre, à la tête de son Complesso barocco, l’enthousiasme qui l’animait, chaque œuvre retrouvait des couleurs, un langage psychologique et dramatique clair. Alan Curtis a su s’entourer des solistes qui portèrent nombre de ses réalisations au succès.

En nous quittant, en nous confrontant à son héritage, Alan Curtis nous enjoint à la force de volonté artistique qui nous semble échapper progressivement depuis une bonne décennie. Dans une culture de plus en plus soumise aux marchés et dont la frilosité est contraire à l’esprit d’entreprise qui doit régir ensembles et festivals, la disparition d’un pionnier nous invite encore à nous interroger : quel sera l’avenir de la musique ancienne, maintenant qu’elle est entrée dans le star system et le bankable ? Le fait que, dans notre siècle économique, il y ait eu des hommes comme Alan Curtis pour rêver, réfléchir, construire et oser, offrir une deuxième vie à la musique baroque, est un exemple pour les jeunes ensembles qui sont souvent contraints par les finances.

On ne peut maintenant que réécouter son travail de passeur, son message qui, en définitive est un témoignage de force, de volonté et de partage. Alan Curtis, allez trouver maintenant la gratitude des compositeurs que vous avez servis, et avec qui vous partagerez un peu d’éternité.

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